mardi 23 juin 2015

Véronique, François et l’argent

         
         Aujourd’hui, après le déjeuner, à peine Laurent venait-il de sortir que François regarda autour de lui pour s’assurer que personne n’écoutait nos propos. Il tira un journal de sa poche et me dit :
         –– Regarde…
         Un article paraissait en gras sur la première page du journal local, au sujet d’un procès dont me parlait Michelle hier soir ; parmi les avocats de la défense, aux côtés de Michelle, on nommait Charles Hubert.
         –– En effet, dis-je, il s’agit de son premier secrétaire.
         Il ne comprenait pas, me déclara-t-il, comment je pouvais permettre que ce scandale continuât ; mais, en tout cas, cela nous fournissait une solide explication sur la façon dont Michelle gagnait tant d’argent. Je lui démontrai, cependant, qu’étant donné mon expérience des salaires, celui de sa sœur n’était pas démesuré pour son travail.
         J’ajoutai que Michelle possédait une passion véritable pour sa profession et qu’un jour ou l’autre elle deviendrait certainement une avocate très sollicitée.
         Parler de Michelle avec François relevait de l’exploit ; ensemble, je les sens constamment hostiles. Je ne veux pas penser que François n’aime pas sa sœur ; il déverse plutôt sur elle une animosité qu’il souhaiterait s’attribuer. Avec amertume, il se lança dans une longue tirade sur les jeunes filles d’aujourd’hui, démontrant un manque du sens du devoir, une absence totale du moindre sacrifice, n’appréciant que l’argent, les cigarettes, les sorties et le sexe.
         –– Elles sortent avec des hommes mûrs, parce que ce sont les seuls à posséder des voitures, à pouvoir les emmener dîner et danser dans les restaurants à la mode et les boîtes chères. Comment pourrais-je rivaliser avec eux, moi ?
         Il resta silencieux, regardant par la fenêtre ; je voyais le reflet du ciel blanc dans la pâleur de son visage. Je me doutais qu’il réfléchissait à ses dernières paroles au sujet du goût des jeunes filles pour les hommes d’un certain âge ; les jeunes filles d’aujourd’hui ne sortaient pas à cause d’une voiture, beaucoup en possédait une ; elles n’attendaient plus quinze ans pour sortir dans les boîtes à la mode ou dans les restaurants. François affichait-il volontairement un air blasé ou une profonde appréhension quant à la suite des événements de sa vie ?
         –– Quel plaisir peut éprouver Michelle à sortir avec un vieux ?
         Je lui objectai en souriant qu’un homme eût-il même soixante-neuf ans n’était pas vieux, et que, de l’avis de tous, la vieillesse ne se mesurait pas en nombre d’années mais au regard que l’on portait sur la société et sa propre existence. J’ajoutai que beaucoup de personnes âgées passaient pour jeunes et que beaucoup de jeunes ressemblaient à de vieux décrépis.
         –– Ne les défends pas ! Tes amies ne se sont-elles pas conduites comme Michelle ?
         –– Elles se sont peut-être trompées ? dis-je.
         François écarquilla les yeux et me regarda avec une réelle angoisse et je me hâtai d’ajouter combien mon bonheur fût parfait avec les jeunes filles de ma famille. J’ajoutai même que tous les hommes n’avaient pas le même caractère que moi : facile à vivre ! Ce qui était faux ! Il avait toujours pensé que sa future femme devrait ressembler à la mienne.    
         –– Tu ne devrais pas tant parler d’une autre femme à ta future épouse, lui dis-je un jour. Comment une jeune fille pourra-t-elle apprécier la vie que tu lui offres si elle ressemble à la vie d’une autre ? Une femme ne peut pas comparer son ménage à venir à celui d’un autre !   
         –– Sans doute, dit-il en soupirant.
         Je me souvins de ce discours et, lorsqu’il me regarda avec tendresse, je ne pus m’empêcher de lui dire ce que je croyais de mon devoir de lui expliquer.
         –– Entre deux femmes, il est inexact de prétendre que l’une d’entre elle est meilleure que l’autre, mais elle peut paraître différente par certains détails. Notre couple connaît de bons et de moins bons moments, comme dans tous les mariages. Aucun enfant ne comble notre foyer et avec des enfants une femme est différente de ce qu’elle est avec toutes les autres personnes, même avec son mari.
         Je revoyais la grande photographie de ma belle-mère qui trônait dans notre chambre à coucher ; on voyait en elle quelqu’un de remarquable et je la citait perpétuellement en exemple.
         –– Je ne dois pas me tromper si je pense que Véronique, telle que tu me l’as décrite, est une gentille fille, dis-je à François, en regardant les volutes de fumée bleues de ma pipe atteindre le plafond.
         Il me regarda avec une affectueuse gratitude.
         –– Justement, aujourd’hui, je voulais te parler d’elle. Je souhaiterais que tu m’aides comme un père.
         On sentait encore je ne sais quoi d’enfantin dans le dessin de ses lèvres, et sa voix suscitait toujours chez moi un attendrissement ému.
         –– Que se passe-t-il ? dis-je dans le vague espoir que  Véronique l’eût lâché.
         –– Rien du tout, me répondit-il. Je voudrais me marier tout de suite, mais je ne saurais pas emmener Véronique en voyage de noces parce que, la première année, je ne serai que stagiaire, avec un petit salaire, insuffisant pour nous deux.
         Je songeais, s’il se mariait maintenant, qu’il renoncerait peut-être à partir ; je me demandais lequel des deux maux était le pire.
         — Tu pourrais trouver du travail ici même à Liège, observais-je, au besoin quelque chose de provisoire. Ton père ne prétend-il pas que, cette année, beaucoup de nouveaux employés seront embauchés à la banque.
         François réagit violemment à ces propos.
         ––  Non, non ! Pas à la banque ! À aucun prix ! Je voudrais seulement me fiancer officiellement avant de partir. Cette longue séparation m’inquiète ! Non que je doute d’elle, mais les temps me semblent incertains. Après l’Iran, l’Irak, l’Afghanistan, la Palestine et Israël, voici la Russie et l’Ukraine. Nous ne serons jamais tranquilles. Je voudrais que tu parles à Véronique et que, la première fois, nous ne soyons rien que nous trois. Pourrais-tu te rendre libre samedi ? Pourrais-tu m’accorder…
         Je l’interrompis tout de suite.
         –– Samedi, je dois assister à une conférence au Palais des Congrès.
         –– Des conférences ? Même le samedi ?
         Je lui expliquai que, depuis quelque temps, mon travail m’accaparait beaucoup.
         Il insista.
         –– Je t’en prie, c’est très important pour moi.
         Je répliquai que je ne pouvais absolument pas me libérer et je conclus en disant :
         –– Inutile d’insister !
         Sur ces dernières paroles, je regardai ma montre et m’aperçus que l’heure de me remettre au travail approchait. Dieu sait pour quelle raison, je me répétais : « Je ne peux pas ! Je ne peux vraiment pas ! Cette conférence sur l’art d’écrire est importante ! »
         En même temps, je pensais que je pouvais disposer de temps en temps de mes journées. Plus je me le répétais et plus quelque chose en moi, à mon corps défendant, me répondait que non. J’entendis François entrer dans mon bureau ; je me retournai et lui dis bien malgré moi :
         –– Ne fais pas cette tête-là ! Dis-lui de venir samedi. Je trouverai bien un prétexte.
         Encore un peu, il me sautait au cou, en me remerciant.
         –– Ça va ! Ça va ! dis-je en l’écartant d’une façon bourrue.
         Et il sortit.

*
 *           *
        

         Une heure après son départ, je sortis à mon tour. Une fois dans la rue, je me rendis aussitôt chez mon ami Antoine Lecoeur l’organisateur de la conférence de samedi. Je n’osais pas pénétrer dans cette maison de maître qui avait appartenu dans un temps lointain à un député. Je montai les marches en marbre, atteignis le premier étage, croisai nombre de jeunes filles vêtues de jupes plissées, d’autres en pantalons, comme la stupide mode de notre époque l’exigeait, cachant ainsi la féminité.
         Antoine signait les papiers que lui tendait sa secrétaire, soufflait de temps en temps, par habitude, et, il leva la tête à mon entrée, comme surpris.
         –– Oh ! Christian Jean ! dit-il, en relevant la tête davantage et en me souriant.
         Puis il se remit à signer. Je restai debout devant lui, m’appuyant sur son bureau et m’y agrippant pour me soutenir. Antoine me dit qu’il était fatigué et surchargé de travail, qu’il sautait presque tous ses déjeuners, qu’il prenait un sandwich et un café la plupart du temps.
         –– Les temps sont durs, dit-il, tu le sais comme moi, il faut avoir des nerfs solides ; avec cette crise qui n’en finit pas, tous ces séismes et ces guerres de part le monde, le marché se fige.
         Je ne répondis pas ; j’attendais qu’il eût fini de parler.
         –– Je ne peux pas assister à la conférence de samedi, lui dis-je.
         Il ne répondit rien mais il m’a examiné d’un air soupçonneux. J’ouvris la bouche pour parler, pour répondre à son regard, quand son téléphone portable a sonné. Il eut une brève communication, sans cesser de me regarder. Après avoir raccroché, il se leva et s’approcha de moi. Mon cœur se mit à battre très vite et j’ai presque eu peur ; jamais mon ami ne s’était tenu aussi près de moi au cours de tant d’années.
         –– Je comprends, dit-il. Je comprends qu’il est normal, pour un homme comme toi, de préférer rester en famille, en peignoir, regardant une émission stupide à la télévision ou faire des courses avec ta femme plutôt que d’assister à « Ma » conférence.
         Il appuya tellement fort sur le « Ma », qu’on eût dit que la survie de la planète dépendait de «  Sa » foutue conférence sur l’art d’écrire. Je voulais lui expliquer qu’au contraire, j’attendais ce samedi avec impatience, que j’y avais pensé sans arrêt ; j’ajoutai que samedi un jeune garçon qui avait confiance en mon jugement souhaitait me présenter sa fiancée.
         –– Ah ! je comprends ! murmura-t-il.
         Puis il retourna s’asseoir derrière son bureau en me disant doucement :
         –– Tu as de la chance… Quelqu’un t’apprécie… Moi pas. Non. Voilà ce qu’ils prisent dans ma famille !
         Il me montra la facture du fourreur de sa femme. Mon ami semblait plus qu’anéanti et je le quittai dans un moment qui augmentât ma douleur, quand je lus le coût de la fourrure de sa femme ; je songeai à la crise, aux malheureux dans le monde, mes mains tremblèrent et je me dis que tous ces gens n’étaient que des assassins face aux soucis énormes de notre monde.
         Je compris la raison qui inquiétait François. Il espérait bien se marier le plus tôt possible à Véronique, certes, mais ce qui l’en empêchait était l’argent ; on ne fondait pas un couple sans argent, avec un simple petit salaire de stagiaire, sans pouvoir emmener sa promise sous les cieux où jamais il ne pleut ; sans doute eût-il souhaité un ménage comme Antoine ou le bonheur s’achète à force de Cartes de crédits ?



Liège, Belgique, septembre 2014