LA VISITE DU FANTÔME


       À ce qu’on dit, par une nuit de décembre, Florent Chanet reçut dans sa chambre la visite d’un spectre. Or donc, ce soir-là, Chanet vient de faire un discours à L’Académie des Sciences de Paris. La séance s’étant prolongée, il est près de minuit, lorsqu’il regagne son domicile.
       D’habitude, il se couche à 22 heures. Sa femme dormant, il ne veut pas la déranger.
       Chanet est au lit, depuis à peu près un quart d’heure, lorsqu’il se sent tout étourdi, comme lorsqu’on est brusquement réveillé dans le premier sommeil. Et pourtant, il ne dort pas. Il entend qu’on tourne le bouton de la porte et s’assoit sur son séant pour voir ce qui se passe.
       Le néon de la rue projette sa clarté dans la pièce.
       — Ma vue venait à peine de s’adapter, dira-il plus tard, quand je vis mon père entrer dans ma chambre.
       Chanet n’est pas particulièrement surpris. Il suppose que son père, qui habite au Havre, est arrivé dans la soirée et qu’il a monté toute cette mise en scène, pour avoir l’air de tomber du ciel, en ne trouvant pas son fils à la maison.  C’est tout à fait l’homme à faire ce genre de blagues.
       — Il a traversé la chambre, contourné le pied du lit et s’est arrêté à 50 ou à 60 centimètres de moi. Alors, distinguant parfaitement son visage, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’une plaisanterie. Je ne lui avais jamais vu une telle expression de tristesse.
       « Était-il arrivé malheur à quelqu’un de la famille ? Le voilà qui me tend la main. Je la prends dans la mienne ; il la serre plus fort que d’habitude, en hochant la tête. Et, tandis que je le regarde dans les yeux, il disparaît me laissant la main tendue.
       Toute cette scène, d’après Chanet, n’a duré qu’une demi-minute. Mais il a eu le temps de remarquer que son père ne porte pas, comme d’habitude, un costume de bon faiseur. Sa mise présente un pantalon de travail en toile havane, une grosse chemise de même couleur et une casquette. Il note aussi que son père a des bretelles marron et qu’un crayon et un Bic dépassent de la poche de sa chemise ainsi qu’un compas.
       — Je n’étais pas encore remis de mon émotion que j’entends la sonnerie de mon iPhone : »— Allô, Florent ? Si tu dormais, pardonne-moi, me dit ma mère, mais j’ai quelque chose de grave à te dire... Hum... Voilà...Hum... C’est un peu brutal de te dire ça au téléphone, mais papa est décédé à 20 h 30 ! Quand pourras-tu venir ? »
       — J’arrive immédiatement.
       Quand Chanet arriva au Havre, il demanda comment son père était habillé.
       — Il travaillait encore à sa voiture et portait un pantalon de toile havane, une chemise havane, des bretelles marron et une casquette.
       C’était une tenue que son fils ne lui avait jamais vue, mais qui, après tout, n’avait rien d’extraordinaire. Dans la poche de la chemise, on trouva un crayon, tel que Chanet l’avait vu dans sa chambre ; le Bic était là également.
       Bah ! Tant de gens ont des Bic ! Pourtant, il y avait aussi, dans cette poche de chemise, un troisième objet, beaucoup moins courant, le compas ! Ce dernier élément devait, plus tard, retenir l’attention de l’Institut Métapsychique International de Paris. L’apparition avait révélé à Chanet un détail qu’il n’avait aucun moyen de deviner. L’hallucination correspondait donc à une réalité concrète. C’était ce que l’on appelle une apparition « véridique » ou « divinatoire ».
       Beaucoup de gens se croient doués de prescience. Chanet n’était pas de cette espèce.
       –– Votre père était-il Franc-Maçon ?
       –– Pas que je sache.
       — Rêvez-vous souvent ?
       — Très rarement.
       — Et votre père ? Lui est-il arrivé de vous dire qu’il était sujet à des phénomènes psychiques ?
       — Au contraire, toutes ces histoires-là le faisaient toujours sourire.
       — Peut-être dormiez-vous ?
       — Je n’ai jamais été plus éveillé.
       — Avez-vous quelquefois des pressentiments ?
       — Oui, bien sûr ! Comme tout le monde. Généralement, ils sont complètement faux.
       Les apparitions messagères de mort sont monnaie courante dans les légendes. Un être cher meurt et son spectre vient vous annoncer l’affreuse nouvelle. Plus tard, on apprend que l’apparition s’est produite au moment précis du décès.
       Cette synchronisation parfaite, encore que nullement essentielle dans le folklore, n’est pas en accord avec les conclusions de l’Institut.
       Cet institut s’attache, dans la mesure du possible, à se procurer les certificats de décès et vérifie toutes les indications d’heure avec un maximum d’exactitude. Dans le cas qui nous occupe, il y avait un décalage de trois heures.
       Ce mystère apparent peut s’expliquer de la façon suivante : on suppose que l’hallucination correspond à un message télépathique envoyé par le mourant. Or, celui à qui il est destiné peut avoir l’esprit préoccupé. En l’occurrence, Chanet était en train de faire un discours à l’Académie des Sciences. Le message resta donc en attente - un peu comme une pièce jointe - jusqu’au moment, plus propice, où Chanet fut couché et donc disponible.
       Ceci est un cas entre plusieurs centaines d’autres et les membres de l’Institut sont prêts à prendre en considération tout ce qui semble échapper à des causes naturelles.
       Le mot « paranormal » (en dehors des normes physiques) leur semble préférable au mot « surnaturel », car ils partent du principe que le caractère apparemment surnaturel de certains faits peut tenir uniquement à ce que nous ne les comprenions pas.
       Les spectres que l’on signale à l’Institut ressemblent rarement aux ombres terrifiantes des contes, légendes et fêtes diverses. Le spectre du père de Florent Chanet est le type même du témoin qui plaît à la société : posé, raisonnable, intelligent.
       L’auteur n’a pas demandé à l’Institut Métapsychique International de Paris son accord pour écrire ce récit assez curieux, certes, parce que, hier, à 20 heures, à l’heure prosaïque entre toutes où les femmes font la vaisselle tandis que les hommes s’installent devant leur TV, il sembla à Florent Chanet revoir son père au milieu de l’âtre.

Liège, Belgique, décembre 2013




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