Drame au son de l’accordéon

On ne pouvait se souvenir avec certitude comment les événements commencèrent. On avait bien remarqué que Simone et Maurice, la trentaine passée, dansaient à cette fête des Bruyères sous une lumière tamisée. Un accordéoniste que tous connaissaient, mais qui, apparemment, ne jouait que des tangos mélodramatiques, avait juré d’ennuyer la foule avec tous ces airs durant toute la soirée.
       Le premier morceau terminé, Simone s’avança vers ce guitariste du nom de Luigi Marconi et lui murmura quelques mots à l’oreille. Ensuite, elle retourna danser, sous les fausses notes de Luigi. Après quelques instants, on la vit clairement s’approcher de l’oreille de son partenaire. Cependant, même de très près, il fut difficile de voir si elle lui parlait ou si elle l’embrassait. Puis, dans un sursaut, ce dernier demanda :
       — Vous êtes sérieuse ? Vous pouvez vraiment faire ce que vous me promettez ?
       Simone acquiesça vigoureusement de la tête, tandis que Maurice reprenait :
       — Ça ne peut pas être vrai, je ne puis pas le croire.
       — Si, croyez-moi, reprit-elle, alors qu’elle croisait et décroisait ses longues jambes.
       — Un souvenir contre l’amour de ma vie ? Un souvenir ? L’amour de ma vie… J’ai du temps pour réfléchir ? dit-il après un temps.
       — Pas beaucoup. Seulement un tango…
       — Un tango, c’est peu de temps ?
       — Faites-moi danser ! dit Simone avec force.
       Elle se tenait droite, redressant son buste pour montrer sa plastique, pendant que Maurice disait :
       — Lent, lent, vite, vite, lent, lent, vite...
       —Vous ne pouvez pas vous empêchez de murmurer le rythme, mon pauvre ami ? dit Simone sèchement.
       — Non, ou alors je danse moins bien, s’excusa-t-il, avant de poursuivre complètement hors sujet : «— Ça y est, j’ai trouvé le souvenir que je pouvais vous donnez. La confiture de ma grand-mère, sa confiture aux fraises. »
       — Vous me prenez pour une conne ? Vous pensez vraiment que je peux vous donner l’amour de votre vie en échange du souvenir de la confiture aux fraises de votre grand-mère ?
       — Pardon, j’avais pensé, s’excusa maladroitement Maurice. Vous savez, ma grand-mère est morte, le souvenir a donc plus de valeur ?
       — L’amour ne vaut donc pas plus que la vieille confiture aux fraises d’une morte, dit Simone en se moquant de Maurice. Vous ne jouez pas le jeu, mon bon ! Réfléchissez bien ! L’amour que je vous donnerai n’aura donc pas plus de valeur que votre souvenir ? Réfléchissez encore, mon pauvre !
       —À quoi dois-je réfléchir ?
       — Oubliez votre grand-mère ! dit Simone. Songez à la valeur de l’amour de votre vie ! Êtes-vous prêt à tout donner pour lui ?
       — Je crois que oui…
       — Bon. Et votre souvenir ?
       — Je ne sais pas, répondit-il, alors que Simone se détachait brusquement de lui pour partir.
       « Attendez, reprit-il avec empressement, je crois que j’ai trouvé ! C’était quand j’étais encore très petit, quand je devais avoir six ou sept ans. J’ai volé pour la première fois.
       « Je me souviens que ma mère m’avait emmené chez une de ses amies qui avait une fille de mon âge. Nous avions joué tout l’après-midi ensemble. Je n’avais jamais vu autant de jouets. Tous, elle me les avait tous prêtés. Tous, sauf une poupée. Celle qui était noire avec des yeux verts, vous comprenez ?
       — Arrêtez, mon petit, arrêtez, vous vous foutez vraiment de moi ou quoi ? interrompit Simone furie.
       Maurice essaya de la rattraper et de la forcer à danser, alors qu’elle menaçait réellement de quitter la fête.
       — Attendez Simone, dit-il dans un souffle. C’est ce qui est arrivé ensuite qui est intéressant… Le soir même, j’avais des remords. Qu’est-ce que j’aurais bien pu faire d’une poupée, hein ?
       — On ne sait jamais ? ironisa la femme. Avec vous !
       — Ne vous moquez pas, ma chère ! Il se fait que des années plus tard, je me suis retrouvé au collège avec la fille de l’amie de ma mère. Elle était devenue belle, très belle. Tous les garçons la désiraient. C’était devenu le genre de fille dont tous les types se vantaient de pouvoir dire : “ C’était vraiment un bon coup.”
       « En réalité, personne n’en savait rien. Une de ses copines était venue m’avouer que je lui plaisais. Elle me plaisait aussi, mais je ne pouvais pas. Bien entendu, je me voyais avec elle, nous nous embrassions et, quelques instants plus tard, elle m’aurait regardé dans les yeux, puis, m’aurait demandé ce que j’avais fait de sa poupée.
       « Comment aurais-je pu supporter ça ? Comme elle était intelligente, elle savait très bien que je lui avais volé sa poupée ! C’était forcé !  
       — Pas mal, mais je vous offre l’occasion d’obtenir l’amour de votre vie, pas de vous faire une psychanalyse ! Je ne vous donne pas la rédemption ! Enfin, au moins, nous progressons… J’en sais plus sur vous. Un voleur, dit Simone allumeuse à souhait, un vilain petit voleur de poupée, aux yeux verts et à la peau noire. Quel fin gourmet !
       — Eh bien soit, dit Maurice, que voulez-vous de moi exactement ?
       —Je ne sais pas, un souvenir agréable, un souvenir qui vous tienne à coeur au moins autant que de rencontrer la personne que vous aimerez toujours, répondit Simone. C’est bien ce que vous voulez, non ?
       — Oui, l’amour de ma vie, quelqu’un qui sera toujours là, quelqu’un qui m’aime de telle façon que je ne puisse en douter !
       — C’est ce qui vous a manqué jusqu’ici ?
       — Oui, peut-être. Est-ce que le souvenir du mon premier baiser fera l’affaire ?
       — Je ne sais pas, répondit Simone. Ce n’est pas le souvenir qui compte mais la valeur que vous y attachez. Je le saurai quand vous me l’aurez raconté… La voix porte la valeur des sentiments.
       — Je devais avoir quatorze ans. Étais-je précoce ou tardif, je ne le sais pas ; on attache de la valeur à l’âge seulement quand c’est pour savoir lequel est le meilleur. Esprit humain de combativité. Quatorze, peut-être douze ans…
       « Elle s’appelait Sophie. C’était l’hiver, mais il ne faisait pas froid. Nous étions chez elle, sous le perron. Je la ramenais, je ne sais plus d’où. En fait ce n’était peut-être plus l’hiver… C’était le printemps, oui, plutôt le printemps…
       —Arrêtez ! Vous trichez encore, l’interrompit Simone visiblement énervée.
       — Mais non, dit Maurice, dépité.
       — Tricheur, menteur, ironisa-t-elle tout à coup, vous essayez de me tromper ! Voyons, vous savez comme moi que vous aviez quatorze ans et demi et que vous ne l’aimiez pas, cette Sophie. Vous l’avez embrassée seulement pour faire comme les autres et parce que vous commenciez à être à la traîne en amour…
       « Vous l’avez fait pour faire comme les autres et ne pas passer pour un idiot. Vous en entendiez tellement parler et ne compreniez pas vraiment ce que vos copains voulaient dire, hein ! Vous souhaitiez un souvenir, un souvenir qui vous tienne à cœur ; ça ne doit quand même pas être aussi dur à trouver dans une vie aussi chargée que la vôtre ? Cherchez encore, mais cherchez vite, le tango passe vite dans les bras d’une femme comme moi, mon petit !
       Et, tout en faisant glisser ses mains dans son dos, jusqu’à ses fesses et approchant sa bouche de la sienne, quand il s’avança, elle recula brusquement.
       — D’accord, dit-il le sourire aux lèvres. On arrête de se jouer la comédie. Sérieusement, vous ne pouvez pas échanger un souvenir contre l’amour, à chaque fois que vous danser un tango avec quelqu’un ? Je me trompe ?
       — Parce que vous croyez que je donne une telle chance à tous ceux avec qui je danse ? dit Simone. L’amour d’une vie qu’est ce que c’est selon vous ? La personne avec qui on passe toute sa vie, l’histoire d’une nuit, d’une semaine ou alors juste un espoir impossible ?
       —Je ne sais pas.
       — Ce n’est pas grave. Cherchez dans les méandres boueux de votre mémoire ! dit-elle encore tout en riant de ce qu’elle venait de proférer.
       —Voilà, je puis vous répondre. C’était un soir, il y a deux ou trois ans tout au plus. Un soir où quelque chose volait dans l’air. Je sentais que quelque chose allait se passer, Mais quoi ? J’attendais. C’étaient les vacances de Pâques, tout comme présentement, j’étais à Knokke, alors je n’avais plus qu’à attendre. La nuit avançait et je me disais que j’avais déjà bien assez attendu. J’allais rentrer… C’est alors que c’est arrivé. Le vent effaçait les traces de pas sur le sable, dès que ses pieds abandonnaient leurs empreintes.
       « Sa silhouette se tenait là, juste en face de moi, et me cachait la lumière de la lune. Sa bouche s’est approchée, ses mains m’ont touché. J’ai eu chaud toute la nuit. J’ai vu la lune rougir, elle a dû avoir honte de ce que nous avons faits sous ses yeux, en cette nuit ? J’ai eu chaud, j’ai eu froid quand le vent s’est arrêté, quand le soleil s’est levé et que je me suis retrouvé seul sur la plage. Je n’avais pas rêvé.
       — C’est très beau, ironisa Simone, vous m’avez presque émue. Mais, si vous aviez rêvé, si en fait cet amour n’était jamais venu vous rejoindre sur cette plage, hein ? Je ne veux pas vous prendre votre fantasme, croyez-moi ! Mais, c’est un souvenir que je veux ; c’est un souvenir que vous avez vécu, qui vous fait du bien quand vous y pensez. L’amour, votre amour est en jeu !
       — Que voulez-vous au juste ?
       — Votre premier amour, votre amour le plus douloureux, le plus long, le plus intense, je ne sais pas… Quelque chose qui m’aide à savoir à quoi doit ressembler ce que je dois vous donner ? Je ne sais même pas ce que vous préférez ?
       —Je préfère les vraies femmes, celles qui vous en font voir, celles dont vous ne connaissez jamais les pensées, ni les fantasmes. Une femme imprévisible. Une femme belle, une blonde. Non, une brune. Une brune ou une blonde peu importe. J’aime toutes les femmes.
       — Bon d’accord. J’ai compris. Mais, maintenant, votre souvenir. Je veux celui auquel vous êtes le plus attaché, celui que vous craignez le plus de perdre ?
       — Mais je ne peux pas vous donnez ce souvenir-là ! Je l’aime trop. J’en ai trop besoin.
       — Même pour l’amour de votre vie ? questionna Simone. Voyons, vous savez que de toute façon, tout s’oublie. Que vous le perdiez maintenant ou plus tard ce souvenir, cela n’a aucune importance ? En plus, si vous l’abandonnez maintenant, vous gagnez l’amour !
       — Bien ! C’était il y a deux ans. Je l’aimais vraiment. Et elle aussi m’aimait. On s’est rencontré à une terrasse de café, au printemps. Elle cherchait un mouchoir, j’avais un rhume tout comme elle. Nous avons commencé à parler en même temps que nous commencions à nous aimer. C’était dans l’air. Nous avons fait l’amour dès le premier soir, dans un champ de cerisiers en fleurs.
       « Nous avons emménagé dans un appartement neuf. Nous avons habités ensemble. Tout allait bien, nous ne nous sommes jamais battus. Elle avait toujours raison. Je cuisinais, elle mangeait, nous regardions la télé, nous faisions l’amour tout le dimanche. On s’aimait, quoi !
       « Mais un jour, nous avons décidés d’en finir. J’étais jaloux parce que je l’avais vue à la terrasse d’un café avec quelqu’un. De son côté, elle m’en voulait parce que j’étais passé devant ce café avec une amie.
       « Séparation avec consentement mutuel, comme on dit. Il m’a fallu beaucoup de temps pour la regretter. Un jour, j’allai chez sa sœur où elle avait emménagé, pour lui demander de tout recommencer. Lorsque je suis arrivé, l’appartement venait d’exploser. Le type du dessous avait laissé le gaz ouvert pour se suicider. Son copain l’avait quitté. Lui, il a survécu.
       « La femme que j’aimais est morte sur le coup. Elle était à côté du téléphone qui était au-dessus de la gazinière de l’appartement d’en-dessous. Peut-être voulait-elle m’appeler ou bien appeler le gars du café ? Je la regrette encore, aujourd’hui…
       — Bien, très bien, vous me le donnez, ce souvenir ? questionna Simone d’un air vicieux.
       — Non, je ne peux pas.
       — Pourquoi ?
       — C’est la seule femme que j’aie vraiment aimée, dit-il au bord des larmes, sans tomber dans la tragédie. Ce fut le seul amour de ma vie. Il est derrière moi, dans mon passé. Je n’ai plus d’avenir en amour. Plus de raison de vivre.
       — Embrasse-moi, tu es à moi maintenant, pour l’Éternité ! Ta vie est peut-être à elle, ta mort et ton oubli sont à moi pour l’Éternité ! dit-elle tout en l’embrassant.
       Maurice lui rendit son baiser, alors que minuit sonnait au loin à l’église toute proche, alors que les étoiles, visibles à l’œil nu, scintillaient dans le ciel, et, soudain, s’approchant de la table où elle avait posé son sac, Simone en sortit un revolver. Ce fut très court, on perçut deux coups de feu, puis la chute de deux corps et ce fut la voix de Luigi Marconi, l’accordéoniste, que l’on entendit crier au secours.

                                          Liège, Belgique, juin 2014





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