DE LA CROYANCE À LOURDES


       Ce n’est pas un poisson d’avril, il pleut, il fait froid, il fait gluant. C’était en avril. Si j’avais écrit ça en vous disant « poisson d’avril ! », vous m’auriez répondu :
       ––Tu aurais pu trouver autre chose ! 
       Je regarde par la fenêtre. Il fait triste. Même les oiseaux ont peur de se montrer. Je pense à ce que je vais faire. Je connais quelqu’un qui est malade et souffre un peu plus tous les jours. Elle ne sait à qui s’adresser. Où plutôt, elle a peur qu’on ne la prenne pour une folle !
       Beaucoup ne se sont pas privés de lui dire.
       –– Cette personne, à force de s’entendre dire pareille chose, pourrait finir par le croire, m’a-t-on dit. Et, tout compte fait, a-t-elle encore toutes ses facultés ? “Quand la maladie vous tient, après un certain temps...”, a-t-on ajouté.
       Je la connais bien, même si on ne connaît jamais personne. Des couples, à la fin de leur vie, sont morts sans se savoir. Mais, cette femme, est une amie, même si hier nous avons failli avoir des mots pour une peccadille.
       Elle est... bref ! ça pourrait être n’importe qui. Une personne qui, parmi des milliers d’autres, souffre. Au-dehors, maintenant, il fait presque clair. Nous sommes samedi. L’amie dont je vous parle est fort croyante. Elle possède un site intéressant sur la religion. C’est pas mal. Il faut aimer. Si vous le lisez trop, vous finirez par attraper la migraine. Ce n’est pourtant pas une bigote ni une hystérique.
       Elle fait de son mieux, dans un monde qu’elle ne comprend pas, dans un monde mécanique et barbare, dans lequel elle ne sait pas vivre sans Dieu. Je crois même, comme beaucoup de ces personnes, qu’elle s’est mariée à Jésus-Christ ! L’autre jour, on parla de Lourdes à bâtons rompus. Je savais quand même où c’était et, mes parents et moi, nous sommes passés tout près, sans nous arrêter, quand j’étais gamin.
       Cette année, on s’était inscrit dans de nombreuses villes pour aller assister au spectacle qui aurait lieu en avril.
       Ce jour-là, j’essayais de mettre fin à l’entretien que nous avions eu en vitesse, car j’avais de la correspondance urgente à terminer. Depuis que je la connais, je n’arrive plus à écrire régulièrement des histoires « normales » sur mon site. Mais, comme ça lui fait plaisir de se confier à quelqu’un, je l’écoute. Je sais : Lourdes, pour moi…
       Mais tout le monde a le droit de croire aux miracles ou non ! La seule chose à mon avis que personne n’a le droit de faire : c’est de rire des croyances des autres. En fait, on peut même apprendre beaucoup de choses en écoutant ceux avec lesquels nous ne partageons pas les mêmes idées.
       Pendant que mon amie parlait de Lourdes, je m’étais souvenu de l’histoire d’un docteur en médecine. Je vous la livre, mot pour mot, comme me l’avait racontée une catholique qui tenait un rosaire dans une main et un revolver dans l’autre.

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       Sur le quai d’une gare, le docteur Lebesgue voyait ses confrères qui accompagnaient les malades au train et il apercevait de pâles figures émaciées. Il y avait des femmes aux manches blanches et en tabliers blancs qui agitaient des mouchoirs. Le train de malades allait partir dans la direction du Midi. Il faisait chaud. Cette fin d’après-midi serait pénible. Sur l’invitation du directeur du pèlerinage, l’abbé Meulier et le jeune docteur Lebesgue s’étaient installés dans un compartiment de 2eme classe.
       L’abbé Meulier s’inquiétait de ses malades. Le visage ruisselant, il se désolait d’avoir laissé deux pèlerins qui n’avaient pas eus, paraît-il, le temps de monter dans leur compartiment.
       –– C’est le vingt-cinquième pèlerinage que je conduis à Lourdes, dit-il. La Sainte Vierge nous a toujours favorisés de grandes grâces. Sur trois cents malades, cinquante ou soixante, au retour, se disent améliorés ou guéris.
       — Et ceux qui espèrent la guérison et qui ont souffert les douleurs de ce long voyage, fit Lebesgue, ceux-là doivent mourir de fatigue, lorsque leurs espérances sont déçues ?
       — Vous comptez sans la foi, mon cher docteur. Ceux qui ne guérissent pas reviennent consolés, et lorsqu’ils meurent, ils sont encore joyeux !
       Le jeune médecin commença à classer les quelques observations de malades qu’il avait pu recueillir avant le départ du pèlerinage, et à compulser les dossiers des autres. Ces dossiers, qui lui avaient été confiés par l’abbé Meulier, étaient surtout constitués par les certificats des médecins traitants.
       Docteur en médecine, professeur à la faculté de Lyon, Lebesgue s’était senti attiré depuis longtemps par les histoires de miracles. Terme que l’on employait plus et que le Pape avait changé, à juste titre, en guérisons. Seules les guérisons pouvaient être Divines.
       Lorsque l’occasion se présenta de partir pour Lourdes, Lebesgue avait accepté avec empressement. Il allait enfin pouvoir vérifier l’authenticité des « miracles  ». Benoit XVI n’était pas encore dans la course. On disait encore miracles.

       « Nous ne connaissons presque rien, au point de vue biologique, pensait Lebesgue, des phénomènes possibles. Il ne faut rien nier au nom de lois que nous connaissons trop peu. Lorsque des faits extraordinaires, comme ceux que les feuilles pieuses attribuent à Lourdes, sont signalés, il est bien facile de les examiner sans parti pris, comme on étudierait un malade dans un hôpital ou comme s’il s’agissait d’une expérience de laboratoire. 
       « On a toujours refusé systématiquement d’étudier ce qui se passe à Lourdes. Pourquoi ne pas essayer ? se dit-il encore. S’il n’y a que des guérisons imaginaires, la perte de temps ne sera pas bien considérable. Si, d’aventure, il y a un effet réel, quelle qu’en soit d’ailleurs la cause, ce serait un fait qui, constaté de façon vraiment scientifique, pourrait avoir un intérêt considérable. »

       À 6 heures, pour fuir l’atmosphère étouffante du compartiment où montaient sans fin des prières monotones, Lebesgue sortit de son compartiment. Là, il rencontra un gros ecclésiastique, l’abbé Pays qui était en quelque sorte le sous-directeur du pèlerinage, et qui, comme l’abbé Meulier, s’inquiétait des souffrances que les misérables malades devaient éprouver dans ce mauvais train.
       — Il y a une jeune femme qui m’a été particulièrement recommandée, dit l’abbé Pays. Je vous serais très reconnaissant de vous en occuper. Elle est si faible que je crains un malheur.
       Comme les wagons où étaient entassés les malades ne possédaient qu’un mince couloir, ils descendirent ensemble à la station suivante, puis montèrent dans un autre train où les malades seraient plus à l’aise. La portière était ouverte et un matelas étendu transversalement sur les banquettes empêchait d’entrer. La jeune fille était couchée, la face exsangue, crispée, les lèvres mauves. Elle s’appelait Marie Dubar.
       — Je souffre beaucoup, dit-elle, mais je suis bien contente d’être venue. Les sœurs voulaient m’en empêcher.
       — Je reviendrai vous voir cette nuit, dit Lebesgue. Si vous souffrez, votre infirmière viendra me chercher et l’on vous fera une piqûre de morphine.
       — Elle n’est pas brillante, votre malade, dit-il à l’abbé Pays. Quand un malade meurt en route, qu’en fait-on ?
       — Cela arrive rarement. En ce cas, on dépose le cadavre à la plus proche station. C’est très simple.
       De tous côtés, des infirmières descendaient du train sur le quai. Dans chaque wagon, il y en avait une, attitrée, et un essaim de sous-infirmières. Beaucoup de paysans, des femmes de la campagne, aux faces hâlées, un peu ahuries, des gens portant des bouteilles vides, de petits paquets. Ce train de pèlerinage avait l’allure d’un train de plaisir. La note dominante était la gaieté.
       La seconde nuit parut longue. À l’aube, Mlle Materne, l’infirmière bénévole qui avait veillé Marie Dubar durant toute la nuit, fit appeler Lebesgue en toute hâte.
— À chaque arrêt, dit-elle, sa figure se crispe et elle semble sur le point de s’évanouir. Je ne sais plus que faire pour la soulager.
       Sur son matelas, à moitié habillée, Marie Dubar était étendue, la face verdâtre, mais elle avait repris connaissance. Les lumières du wagon éclairaient mal. La chaleur était étouffante. Par la vitre, qui était baissée, entraient quelques bouffées d’air frais qui achevèrent de la ranimer.
       — Jamais je ne pourrai arriver à Lourdes, gémit-elle avec angoisse.
       — Nous allons vous faire une piqûre, dit Lebesgue.
       Sur le bras pâle, décharné, l’infirmière releva la manche.
       — Dans cinq minutes, vous ne souffrirez plus, dit le médecin. En attendant, nous allons regarder votre ventre et mettre dessus du laudanum.
       Les mains agiles de l’infirmière dénudèrent le ventre gonflé de Marie Dubar. La peau luisait, tendue jusqu’à la naissance des côtes, qui saillaient sous la peau. L’abdomen semblait distendu par des matières solides et une poche liquide occupait la région de l’ombilic. C’était l’aspect typique de la péritonite tuberculeuse. Les jambes étaient enflées. La température au-dessus de la normale. Le cœur battait vite, la respiration était rapide.
       La sœur qui avait amené Marie Dubar au train avait raconté à Lebesgue que, toute sa vie, Marie avait été malade. Ses parents étaient morts de tuberculose. À dix-sept ans, Marie toussait et crachait le sang ; à dix-huit ans, elle avait eu une pleurésie et on lui avait retiré du côté gauche deux litres et demi de liquide. Elle continua d’être malade, quoique moins gravement. Mais quand elle entra à l’hôpital de Lyon, son ventre se mit à grossir, elle eut de la fièvre, et le médecin dit qu’elle était atteinte de péritonite tuberculeuse. Au bout de quelques mois, il l’envoya à l’hôpital Saint-Joseph pour y être opérée ; mais le chirurgien en chef trouva son état général trop grave et ne voulut pas intervenir. Elle avait tellement insisté pour venir à Lourdes qu’on avait fini par consentir à son départ.
       Ces renseignements concordaient tout à fait avec ce qu’on pouvait constater. En regardant le ventre de la patiente, Lebesgue avait songé que là, au-dessus de l’ombilic, on pourrait faire une incision de quelques centimètres, après anesthésie à la cocaïne. « Si elle revient de Lourdes, je pourrai toujours le lui proposer », se dit-il.
       Pour l’instant la morphine agissait.
       — Je me sens mieux, dit la jeune fille.
       Le soleil allait bientôt se lever. Des champs montait une odeur fraîche, mais l’air léger du matin n’entrait pas dans cette boîte malsaine où respiraient péniblement les malades.
       Le temps passa. On allait arriver. Il était 11 heures. La terre sainte, ville du miracle, Lourdes, le but de ce long et pénible voyage, apparaîtrait bientôt dans la gloire rayonnante de l’après-midi. Au-dessus des formes arrondies des premiers contreforts pyrénéens, quelques gros nuages blancs se montraient dans le ciel, et, au loin, une mince flèche, svelte et pure, se dressait dans la brume légère.
       Le train s’arrêta avant d’entrer en gare. À toutes les fenêtres, on vit paraitre des têtes pâles, joyeuses, saluant la terre d’élection. Tout le monde regardait dans la direction de cette basilique dont chacun, pour son propre compte, attendait des merveilles.
       À l’une des extrémités du train, une voix entonna un chant sacré que Lebesgue ne connaissait pas. De wagon en wagon, la prière se propagea et jaillit de toutes les poitrines. Malgré leur confusion, on distinguait la voix aigue des enfants, les grosses voix éraillées des prêtres et celles des femmes. Ce n’était pas le chant banal, roucoulé dans les églises par les chœurs des jeunes filles. C’était la prière du pauvre haletant de faim. L’émotion grandissait. Le train s’ébranla, et, au milieu du chant d’allégresse et d’espoir, pénétra lentement dans la gare de Lourdes.
       II. était près de midi quand Lebesgue sortit de l’hôtel et se dirigea vers l’hôpital Notre-Dame-des-Sept-Douleurs où étaient entassés les malades. Il se trouva bientôt devant la grande grille qui séparait l’hôpital de la route. Derrière s’étendait une vaste cour que le soleil avait transformée en un désert vibrant de chaleur. Devant la porte ouverte, Victor Basquin, le chef des hospitaliers, parlait au milieu d’un cercle de brancardiers. La décoration pontificale rougissait sa boutonnière. Il donnait des ordres comme un général préparant l’attaque d’une armée. L’hospitalité de Lourdes est composée d’hommes qui viennent chaque année passer quelques semaines dans cette ville pour s’occuper des malades. Ils ont une besogne écrasante dont ils s’acquittent avec le plus grand dévouement. Parmi eux, Lebesgue trouva un ancien camarade de collège, Georges Brulot.
       — À quelle heure les malades sont-ils transportés à la piscine ? demanda le médecin.
       — Nous commençons vers 13 heures et demie.
       — Nous avons le temps. Viens te promener ici en attendant.
       Ils s’avancèrent ensemble vers la ville haute, en suivant la rue déserte et lumineuse, jusqu’à un sombre café tapi dans l’ombre. Ils s’installèrent et commandèrent du thé ; puis Georges Brulot se mit à écrire à sa jeune femme restée seule à Paris.
       Lebesgue contemplait la figure de son ami. Il s’étonnait un peu que ce jeune homme élégant ait pu se décider à faire ce voyage dans la compagnie de ces malades répugnants et se plier à ce dévouement de tous les instants. Il est vrai que sa femme attendait un bébé ; elle avait probablement envoyé Georges à Lourdes pour attirer la bénédiction de Marie sur la tête de leur enfant. C’est pour cette raison sans doute qu’il avait accepté cette corvée, car il devait lui être pénible de traîner une petite voiture de malade sur la voie publique en récitant des prières. Mais il croyait simplement, sans discuter, comme un petit enfant.
       Lebesgue songeait à sa propre évolution, si différente. Élèves au même collège, ils avaient reçu une formation religieuse identique. Mais la vie les avait jetés dans des voies opposées. Lebesgue, absorbé par ses études, scientifique, l’esprit séduit par la recherche, s’était peu à peu convaincu qu’en dehors de la méthode positive, la certitude n’existait pas. Et ses idées religieuses détruites, sous l’action de l’analyse, l’avaient quitté en lui laissant le souvenir exquis d’un rêve délicat et beau. Il s’était alors réfugié dans un scepticisme indulgent. Le rationalisme satisfaisait entièrement son esprit ; mais, au fond de son cœur, une souffrance secrète se cachait, la sensation d’étouffer dans un cercle trop étroit, l’espoir inconscient d’étreindre les faits qui donnent la certitude, le repos et l’amour.
       « Pour savoir très peu, j’ai détruit en moi des choses très belles. La vérité est toujours mauvaise et triste, et je suis malheureux », pensait-il en mettant du sucre dans son thé.
       Il interrogea Georges Brulot qui cachetait une enveloppe jaune.
       — Sais-tu si quelques malades ont guéri, ce matin, dans les piscines ?
       — Non, personne ; cependant, j’ai vu devant la grotte un miracle. Une vieille religieuse, qui, à la suite d’une entorse survenue il y a six mois, avait été atteinte d’une affection incurable au pied. Elle a presque jeté ses béquilles sur le sol.
       Lebesgue se mit aussitôt à feuilleter son cahier d’observations.
       — N’est-elle pas une hospitalière de l’Hôtel-Dieu de Lyon, appelée sœur Marie-Ange ?
       — Oui, c’est bien cela, dit Georges Brulot.
       — Eh bien : sa guérison est un cas intéressant d’auto­suggestion. J’avais examiné cette religieuse, il n’y a pas si longtemps ; tout était guéri et le pied était normal. Seulement la bonne sœur s’était figurée que jamais elle ne serait capable de recommencer à marcher. Elle fut prise de neurasthénie. Elle est venue à Lourdes, elle a guéri, c’est tout naturel.
       — Mais comment expliques-tu que Lourdes ait réussi, dans ce cas, où tous les autres traitements avaient échoué ?
       — Parce que le pèlerinage a une incroyable force de persuasion. D’une foule en prière se dégage une sorte de fluide qui agit avec une force étonnante sur le système nerveux, mais échoue quand il s’agit d’affections organiques. J’ai assisté ce matin au douloureux spectacle d’une tentative avortée de guérison des cette espèce, continua Lebesgue.
       Et il décrivit le désespoir d’un père dont le petit garçon âgé de dix ans, et affligé d’un cancer des os n’avait pas été guéri par l’eau miraculeuse.
       — Les forces de Lourdes se brisent sur des forces organiques, conclut Lebesgue.
       — Je t’assure, cependant, répliqua Georges Brulot, que des maladies véritables, des tumeurs disparaissent. Seulement tu n’y crois pas parce que tu juges a priori le miracle impossible. Cependant Dieu peut bien modifier les lois naturelles puisque Lui-même les a créées.
       — Si Dieu existe, le miracle est possible. Mais Dieu a-t-il une existence objective ? Et comment puis-je le savoir ? Tout ce que je puis dire c’est que le miracle n’a pas été jusqu’ici constaté scientifiquement. Pour un esprit scientifique, le miracle est une absurdité.
       — Mais quelles sont les guérisons qui, si tu les constatais, te feraient admettre le miracle ? demanda Georges.
       — La guérison d’une maladie organique, une jambe coupée se refaisant, une luxation congénitale guérissant de façon brusque.
       — Si tu assistais à la reproduction d’une jambe coupée, tu serais bien ennuyé, car cela renverserait toutes tes thèses !
       — S’il m’était donné de voir un phénomène aussi intéressant, répliqua Lebesgue, je ferais volontiers le sacrifice de toutes les théories et hypothèses du monde. D’ailleurs, ici, je fais abstraction de ma personnalité et de mes opinions. Je t’assure cependant que si je voyais seulement une plaie se fermer instantanément sous mes yeux, je deviendrais croyant, fanatique ou fou. Cela ne m’arrivera pas parce que je n’ai pu étudier qu’un petit nombre de malades atteints d’affections organiques. Je me suis occupé surtout des affections nerveuses, paralysies, hystéries traumatiques, phénomènes qui doivent sûrement donner des résultats. Mais il y a une femme qui est plus immédiatement en danger que les autres malades. Elle s’appelle Marie Dubar. Si celle-là guérissait, ce serait vraiment un miracle. Je croirais à tout et je me ferais moine !
       — Méfie-toi, répliqua Georges Brulot en riant. À Lourdes toutes les lois sont renversées. Mais il est 13 heures. Il faut rentrer.
       — Je dois examiner à 14 heures et demie Marie Dubar, la jeune fille atteinte de péritonite tuberculeuse. Si on la ramène vivante, ce sera déjà un petit miracle. Viens donc la voir avec moi.
       La salle de l’Immaculée Conception avait été réservée aux malades les plus gravement atteints. Une écœurante odeur d’iodoforme flottait dans l’air. Le long des murailles blanchies à la chaux étaient rangés une vingtaine de lits. Les malades étaient assises sur des chaises ou étendues tout habillées. Elles attendaient, prêtes pour le départ aux piscines. Lebesgue et Georges Brulot s’approchèrent du lit de Marie Dubar, auprès duquel se tenaient la supérieure de l’hôpital et la jeune infirmière bénévole, Mlle Materne.
       — Docteur, dit-elle, nous vous attendions avec impatience. Je ne sais plus que faire. Elle parle à peine. Je crois qu’elle est très mal.
       Lebesgue regarda Marie Dubar. Sa figure blanche, amaigrie, était renversée sur l’oreiller. La respiration était rapide et pénible. Lebesgue prit le poignet, mit le doigt sur l’artère radiale. Le pouls battait une charge folle, avec des intermittences. Le cœur lâchait.
       — Donnez-moi la seringue de Pravaz, dit-il à l’infirmière. Nous allons lui faire une injection de caféine.
       Ayant retiré les couvertures, l’infirmière écarta le cerceau qui maintenait au-dessus du ventre de la malade une vessie remplie de glace. Le corps décharné de Marie Dubar apparut, les côtes faisant saillie sous la peau. Le ventre était toujours distendu par des matières dures, et au milieu on pouvait toujours sentir le liquide. L’injection de caféine glissa sous la peau de Marie Dubar dont la figure eut une brusque contraction.
       Lebesgue se tourna vers Georges Brulot.
       — Comme je te le disais, c’est une péritonite tuberculeuse à sa dernière période. Elle peut vivre encore quelques jours, mais elle est perdue.
       Comme le médecin se retirait, Mlle Materne lui dit :
       — Docteur, pouvons-nous mener Marie Dubar aux piscines ?
       Lebesgue la regarda, étonné :
       — Et si elle meurt en route, que ferez-vous ?
       — Elle m’a dit qu’elle voulait absolument être baignée... Elle est venue pour cela.
       À ce moment entra le docteur Jamin, médecin dans une ville voisine de Bordeaux. Lebesgue lui demanda son avis sur l’opportunité de transporter la malade aux piscines. Jamin se pencha sur Marie Dubar :
       — C’est l’agonie, dit-il tout bas, elle peut mourir devant la grotte.
       — Vous voyez bien, mademoiselle, répéta Lebesgue, qu’il est imprudent d’emmener cette malade aux piscines. Mais je n’ai rien à autoriser ni à refuser ici.
       — Cette jeune fille, dit la religieuse, n’a plus rien à perdre. Il serait cruel de lui refuser le suprême bonheur d’être conduite à la grotte, mais je doute qu’elle soit capable d’y arriver. Dans quelques minutes, nous allons la transporter...
       — Entendu, dit Lebesgue, je vais également aux piscines. Si elle tombe en syncope, vous me ferez appeler.
       — Elle va mourir, répéta Jamin, comme ils quittaient la pièce.
       Quand Lebesgue se dirigea vers les piscines, il était près de 14 h 45. Les malades n’étaient pas encore arrivés. En face du Gave, dans les eaux bouillonnantes et froides, on voyait les bâtiments bleus sous les gros platanes. Une balustrade de fer encerclait une réserve semi-circulaire où, à l’abri de la foule, étaient posés les brancards près des voitures des malades.
       Lebesgue entra et s’assit sur un banc, à la porte de la piscine des femmes. Il apercevait les prairies situées au-delà du Gave, la chaîne des collines et le ciel d’un bleu vibrant.
       Un groupe de pèlerins arriva. Georges Brulot et un autre volontaire étaient attelés à un brancard. Marie Dubar y gisait sur le dos. Au-dessus de sa face de cadavre, Mlle Materne tenait ouverte une ombrelle blanche.
       Avant d’entrer dans la piscine, on déposa un instant le brancard sur le sol. La malade semblait avoir perdu connaissance. Lebesgue saisit le poignet. Le pouls battait la campagne. La figure était terreuse.
       « Il est bien évident que cette jeune fille est perdue, songea Lebesgue. Si elle venait à mourir dans la piscine, je serais curieux de voir l’impression produite sur les pèlerins, parce que cela me semblerait la faillite du miracle. »
       15 heures sonnaient à l’horloge de la basilique. Les petites voitures traînées par les brancardiers arrivaient en foule, escortées d’une nuée de pèlerins. Lebesgue s’était d’abord senti ému par les souffrances et les cris des malades, mais, au milieu de ces misérables, un sentiment étrange naissait en lui. Sa pensée se concentrait sur Marie Dubar dont il connaissait l’histoire.
       Elle était moins malheureuse qu’elle ne le semblait car elle croyait au Christ qui était son espoir et sa seule pensée. « La mort du croyant, songeait Lebesgue, est infiniment douce. Jésus présente à ceux qui souffrent les éternelles consolations. Comme il vaudrait mieux y croire ! Ô Vierge Marie, guérissez donc cette jeune fille. Permettez-lui de vivre un peu et faites-moi croire ! »
       L’exaltation du jeune médecin ne dura pas. Il se contraignit à reprendre le chemin sur de la méthode et de l’investigation scientifique et décida de rester dans l’objectivité absolue. Il savait que Marie Dubar était incurable. Toutefois Lebesgue s’en tint à l’attitude impartiale qu’il avait adoptée et se prépara à accepter tout phénomène dont il pourrait lui-même observer l’apparition.
       À présent tous les malades de la salle de l’hôpital étaient étendus sur le sol. Tous paraissaient calmes et heureux. Georges Brulot arriva, la figure ruisselante de sueur, et pria le brancardier de ranger les brancards. Un jeune prêtre se plaça dans l’espace libre réservé au milieu des malades. Il allait commencer les grandes invocations. Au-delà des bancs,  jusqu’au Gave, c’était une masse ondulante de têtes sans chapeaux.
       La voiture de Marie Dubar passait. En hâte, Lebesgue s’approcha. Son état ne s’était pas modifié. C’était la même figure blême, le corps menu, le ventre volumineux.
       — On lui a fait seulement quelques lotions sur le ventre, dit Mlle Materne. Les dames n’ont pas voulu la baigner. Nous allons la porter devant la grotte de Massabielle.
       — Je vous rejoindrai dans quelques minutes, reprit Lebesgue.
       Le prêtre se mit à genoux en face des malades et de la foule. Il éleva au ciel ses bras en forme de croix.
       — Sainte Vierge, guérissez nos malades, cria-t-il.
       — Sainte Vierge, guérissez nos malades, reprit la foule en un cri puissant qui ondulait comme la houle.
       — Sainte Vierge, entonna le prêtre, exaucez-nous ! Jésus, nous vous aimons, Jésus, nous vous aimons !
       Les cris de la foule se firent de plus en plus énergiques. Au-dessus des têtes, on voyait des bras se lever. Les malades se soulevaient à demi sur leur brancard. La tension nerveuse montait peu à peu.
       Le prêtre se leva.
       — Prions, mes frères, les bras en croix.
       Et dans la foule tous les bras s’étendirent. Une sorte de souffle la parcourait. Quelque chose de puissant, d’irrésistible et de silencieux courait à travers elle, soulevant les volontés. Lebesgue sentait cette impression qui échappait à l’analyse, lui serrait la gorge et crispait ses bras. Sans savoir pourquoi, il avait envie de pleurer. Que devait être l’impression des malades, aggravée par leur faiblesse, si un homme en pleine santé, comme lui, l’éprouvait à un tel degré ?
       Il traversa la foule pour aller à la grotte. Assis sur le parapet qui borde le Gave il reconnut un jeune interne de Bordeaux, Maurice Maigrié, dont il avait fait la connaissance voici huit jours à peine.
       — Avez-vous quelques guérisons ? lui demanda-t-il.
       — Non. Quelques hystériques ont guéri, mais il n’y a rien là de plus extraordinaire que ce que l’on voit dans les hôpitaux.
       —Venez donc regarder ma malade, fit Lebesgue. Son état est très inquiétant. Elle doit se trouver à la grotte.
       — Je l’ai aperçue il y a quelques minutes, dit Maigrié. Il est vraiment regrettable qu’on ait consenti à la conduire à Lourdes.
       Il était environ 15 heures et demie. Sous le rocher de Massabielle, la grotte brillait des mille feux de ses cierges. À travers la haute grille de fer, on voyait une statue de la Vierge, droite, dans l’enfoncement du roc où autrefois Bernadette avait vu la dame blanche, l’Immaculée Conception. Au premier rang, une civière était déposée sur le sol ; auprès d’elle, Lebesgue reconnut la silhouette mince de Mlle Materne. Lebesgue et Maigré s’avancèrent et s’accoudèrent à la balustrade basse, près de Marie Dubar qui, étendue sur sa civière, inerte, la poitrine soulevée par sa respiration rapide, semblait à l’agonie. Des hospitaliers et des brancardiers se pressaient, nombreux. Puis les petites voitures arrivèrent une à une.
       Le regard de Lebesgue tomba à nouveau sur Marie Dubar ; il lui sembla que l’aspect de sa figure s’était modifié, que les reflets blêmes avaient disparu, que sa peau était moins pâle. « Je suis halluciné, se dit-il ; c’est un phénomène psychologique intéressant qu’il faudrait peut-être noter. » Il sortit son stylo et nota sur sa manchette l’heure exacte de son observation.
       Il était 15 h 40. « Jusqu’à ce jour, je n’ai jamais eu d’hallucination », se disait-il ; et, se tournant vers Maurice :
       — Regardez donc cette malade. Ne vous semble-t-il pas que son aspect s’est amélioré ?
       — L’amélioration n’est guère appréciable, répondit Maigrié.
       Lebesgue s’approcha et compta le pouls et la respiration.
       — La respiration s’est ralentie, dit-il à Maurice Maigrié.
       — Aussi me semble-t-il, à présent, qu’elle va mourir, fit Maigrié.
       Lebesgue ne répondit pas. Il avait sous les yeux une amélioration évidente et rapide de l’état général. Il se raidit contre une légère émotion et tendit toutes ses facultés d’attention sur Marie Dubar. À présent, devant la foule des pèlerins et des malades, un prêtre disait une homélie. Des chants et des invocations éclataient. La figure de Marie Dubar se modifiait toujours : son regard brillant, extasié, était fixé sur la grotte. Une amélioration importante s’était produite, Mlle Materne s’inclinait vers Marie Dubar et la soutenait.
       Tout à coup Lebesgue se sentit pâlir. Il voyait, vers la ceinture, la couverture se déprimer peu à peu au niveau du ventre. Stupéfait, il appela l’attention de Maigrié :
       — Mais oui, dit celui-ci, il semble qu’il y ait une diminution. C’est sans doute la couverture.
       16 heures venaient de sonner à la basilique. Au bout de quelques minutes, la tuméfaction du ventre semblait avoir complètement disparu.
       « Je crois vraiment que je deviens fou », pensait Lebesgue.
       Il s’approcha alors de Marie Dubar, observa sa respiration et regarda son cou. Le cœur, quoique très rapide, battait régulièrement.
       — Comment vous sentez-vous ? lui demanda-t-il.
       — Je suis très bien, pas très forte, mais je sens que je suis guérie, répondit tout bas Marie Dubar.
       Il n’y avait plus à hésiter. L’état de Marie Dubar s’améliorait. Elle était déjà méconnaissable. Lebesgue ne parlait plus, ne pensait plus. Cette chose inattendue était à tel point contraire à toutes ses prévisions qu’il croyait rêver ! Mlle Materne présenta une tasse remplie de lait à Marie Dubar qui la but en entier.
       Puis, au bout de quelques moments, elle souleva la tête, regarda autour d’elle, remua un peu et se mit sur le côté.
       Lebesgue se leva, traversa les rangs serrés des pèlerins et s’en alla. Il était environ 16 h 10. Il ignorait encore l’état réel des lésions, mais une amélioration fonctionnelle, qui serait tout à l’heure un « miracle », s’était produite sous ses yeux. Et avec quelle simplicité ! Mlle Materne et lui étaient seuls à connaître la chose merveilleuse.
       Lebesgue rentra à son hôtel, s’interdisant toute recherche avant de savoir exactement ce qui s’était passé. Mais il avait le bonheur profond de voir que le but de son voyage était atteint, qu’il avait eu la chance extraordinaire de voir quelque chose. Il repassa les événements dans son esprit et se dit qu’en présence de symptômes aussi évidents et aussi nets il n’avait pu faire une erreur de diagnostic. Malgré tout, il était extrêmement anxieux de ce qu’il retrouverait.
       Vers 17 h 30, il retourna à l’hôpital, brulant de curiosité et d’angoisse. Ouvrant la porte de la salle de l’Immaculée Conception, il se hâta vers le lit de Marie Dubar et demeura muet. La transformation était prodigieuse. La jeune fille était assise sur son lit. Les yeux brillaient dans sa figure, grise encore et décharnée, mais mobile et vivante, avec un peu de rose aux joues. De toute sa personne émanait un indéfinissable sentiment de calme.
       — Docteur, je suis complètement guérie, dit-elle à Lebesgue. Je me sens très faible, mais il me semble que, si je voulais, je pourrais marcher.
       Lebesgue saisit son poignet. Sous son doigt l’artère radiale battit de façon régulière et calme. La respiration, elle aussi, était redevenue normale. « Mais, se disait Lebesgue, s’agit-il d’une guérison apparente ? D’un coup de fouet donné à l’organisme par une autosuggestion intense ? Ou bien est-ce un fait nouveau, une chose impossible, stupéfiante : le miracle ? »
       Avant d’examiner le ventre de Marie Dubar et de résoudre ce problème, Lebesgue eut un instant d’angoisse et d’hésitation. Frémissant à la fois de désir et de crainte, il rejeta la couverture et regarda. La peau apparut blanche et lisse. Au-dessus des hanches étroites, il vit le ventre petit, plat et déprimé, comme chez une jeune fille de vingt ans très amaigrie. Il appliqua ses mains sur la paroi de l’abdomen à la recherche de la tuméfaction et des masses dures, qui s’étaient évanouies.
       Lebesgue sentit glisser sur son front des gouttes de sueur. Il avait la sensation d’avoir reçu un coup de poing sur la tête.
       Le docteur Jamin passait avec Maigrié :
       — Elle paraît guérie, dit-il à Maigrié. Examinez-la encore, je ne trouve plus rien.
       Les docteurs  Jamin et Maigrié recoururent à la palpation du ventre.
       « Cette jeune fille est complètement guérie, se disait Lebesgue, c’est indiscutable. C’est le grand miracle qui enthousiasme les foules et les poussent en une ruée folle à Lourdes. Quelle que soit l’origine de cette chose étonnante, c’est un beau et utile résultat. Quel heureux hasard de voir guérir parmi tant de malades celle que je connaissais le mieux et que j’avais longuement observée. Mais me voilà mêlé à une histoire de miracle. Tant pis ! Coûte que coûte, j’irai jusqu’au bout, comme s’il s’agissait d’expérimentation sur un chien. Je ne veux être ici qu’un instrument enregistreur exact. »
       Et il demanda à Maigrié qui palpait longuement le ventre de la malade :
       — Trouvez-vous quelque chose ?
       — Absolument rien, mais je vais ausculter les poumons.
       Maigrié appuya son oreille sur la poitrine de Marie Dubar. Le docteur Jamin comptait les pulsations cardiaques ; le docteur Seveno, un Italien, s’était approché et regardait la jeune fille. Mlle Materne était près d’elle. Des femmes s’avançaient et entouraient le lit.
       Tout le monde se taisait. Marie Dubar, percutée, malaxée, palpée en tous sens, rayonnait. Son bonheur silencieux semblait se communiquer à tous. Une impression de joie sereine et de paix flottait dans l’atmosphère de la salle.
       Les deux médecins avaient enfin terminé leurs examens.
       — Elle est guérie, dit le docteur Jamin, profondément ému.
       — Je ne lui trouve plus rien, ajouta le docteur Maigrié. Sa respiration est normale. Elle n’a plus rien. Elle peut se lever maintenant.
       — Cette guérison ne peut pas s’expliquer par les moyens naturels, continua le docteur Jamin.
       Lebesgue resta silencieux, dans un complet désarroi. Il n’avait plus aucune opinion. Il était bien incapable de donner une explication. Mais qu’importaient les causes devant le bonheur de cette jeune fille qui traînait une existence lamentable et qui allait aimer, jouir de l’air et du soleil, vivre enfin. Voilà le résultat, le fait miraculeux, l’événement heureux.
       — Qu’allez-vous faire, demanda Lebesgue, à présent que vous êtes bien pénétrée de la guérison ?
       — J’irai chez les religieuses de Saint-Vincent-de-Paul, et je soignerai les malades.
       Pour qu’on ne vît pas son émotion, Lebesgue sortit. Dans la nuit déjà profonde, à l’extrémité de la rue de la Grotte, la basilique se détachait sur le ciel. Par les deux rampes qui accèdent à sa grande porte, des milliers de lumières descendaient vers la place. Un immense serpent lumineux déroulait ses anneaux sur l’esplanade. Des chants discordant, des Ave Maria, indéfiniment répétés, s’élevaient de tous les points de la multitude.
       Lebesgue traversa rapidement la foule pour se réfugier sur les bords du Gave. Il n’avait plus envie de sourire de la naïveté des pèlerins et de leur espoir chimérique. Toutes ses conceptions se trouvaient renversées. L’absurde devenait la réalité. Les mourants guérissaient en quelques heures. De telles pratiques avaient donc une puissance et une utilité.
       Quelle leçon d’humilité !
       Lebesgue contempla longuement la grotte qui flamboyait dans l’ombre et envoyait jusqu’à lui la lueur rouge de ses milliers de cierges. Il fixait ardemment la statue de Marie et, plus bas, dans l’ombre, la rangée des robinets de cuivre d’où coulait l’eau miraculeuse. Car l’eau qui apparaissait là, dans toute sa nudité, était l’instrument de guérison. Cela restait toujours incompréhensible !
       Il était tard, minuit peut-être.
       Derrière la colline, la lune montait doucement. Lebesgue n’était plus qu’un homme errant dans la nuit, l’esprit de nouveau assailli par des préoccupations de critique scientifique qu’il avait essayé d’écarter...    Comment expliquer les phénomènes de Lourdes ?
       Il lui était certes très désagréable d’être mêlé à une histoire de miracle. La pusillanimité des médecins est telle que ceux qui ont été à Lourdes n’osent pas l’avouer, craignant d’être traités de cléricaux ou d’imbéciles.
       Mais Lebesgue, lui, avait l’orgueil d’aller jusqu’au bout, coûte que coûte. Où cela le mènerait-il ? De nouveau, impérieux, se levait en lui le besoin de connaître la cause de ces phénomènes étonnants.
       « Les phénomènes naturels, les lois de la vie sont presque entièrement inconnus. Il y a peut-être sous l’influence de la tension de certaines volontés une force qui se dégage et va produire des effets thérapeutiques surprenants. Les faits de télépathie ont paru autrefois miraculeux. L’homme primitif qui entendait rouler le tonnerre adorait la puissance de Dieu et redoutait sa colère. Tous ces phénomènes si obscurs ne s’expliquent-ils pas par des lois mystérieuses dont nous n’avons pas encore la moindre idée ? Mais qu’il est cruel de ne pas savoir ! »
       En rêvant ainsi, Lebesgue se promenait sur l’immense plateforme qui précède l’entrée de la basilique. Une paix infinie montait de la campagne sous la lune.
       « Il me semble difficile de prouver Dieu, songeait Lebesgue, mais il est également impossible de le nier. Comment certains esprits, tels que Pasteur, arrivent-ils à concilier la foi scientifique avec la foi religieuse ? Il est probable que ces choses ont chacune leur méthode propre. On essaye de transporter dans le domaine métaphysique ses habitudes, ses certitudes scientifiques, et l’on ne voit plus. Si l’on veut raisonner juste, il ne faut pas sortir de la constatation des phénomènes et de leurs rapports. Dans la recherche des causes, on n’a aucune certitude, aucun moyen de savoir que l’on ne se trompe pas ; on peut donc admettre ce que l’on veut. Les systèmes purement intellectuels n’existent plus. Qu’importent les théories devant la vie et la mort. Nous n’avons pas besoin de science pour notre vraie vie, mais d’âme et de croyance. »
       Lebesgue s’arrêta sur le seuil de la basilique. Il fallait conclure. Incontestablement, il s’était produit un miracle, car c’était bien un grand miracle. Quelle était sa nature ? « Nous verrons ensuite, se dit-il : c’est d’abord une guérison. » Voilà ce qu’il lui était permis d’assurer. Mais peut-être, dans sa pensée intime, lui était-il impossible d’en rester là. Il gravit les marches. Dans l’éblouissement des lumières et des ors s’élevait le chant de l’orgue et de mille voix sonores.
       Il s’assit à côté d’un vieux paysan, sur une chaise, et la tête dans ses mains, longtemps il resta immobile, bercé par les cantiques, tandis que du fond de son âme montait cette prière : « Je crois en Vous, Vous avez voulu répondre à mon doute par un miracle éclatant. Je ne sais pas le voir et je doute encore. Mais mon plus grand désir et le but supérieur de toutes mes aspirations sont de croire, de croire éperdument, aveuglément, sans plus jamais discuter ni critiquer. Sous les conseils profonds et durs de mon orgueil intellectuel gît, malheureusement étouffé encore, un rêve, le plus séduisant de tous les rêves, celui de croire en Vous et de Vous aimer comme les moines à l’âme blanche. »
       Lentement, dans la nuit tranquille, Lebesgue descendit les longues avenues. L’esprit occupé par sa prière, il ne sentait qu’obscurément la délicieuse fraîcheur nocturne. Quand il se retrouva dans sa chambre, il lui sembla que plusieurs semaines s’étaient écoulées depuis son départ. De son sac de voyage, il sortit son gros cahier vert et se mit à écrire les observations de la fin de la journée ; il était 3 heures du matin. À l’Orient, une lueur blanche éclairait la nuit.
       Une fraîcheur plus grande entra par la fenêtre ouverte. II lui sembla que la sérénité des choses était descendue dans son âme. Les préoccupations de la vie quotidienne, les hypothèses, les théories, les inquiétudes intellectuelles avaient disparues.
       Il lui parut qu’il tenait la certitude. Il crut en sentir l’admirable douceur opacifiante, et si profondément que, sans angoisse, il écarta un retour du doute menaçant. Et, dans l’ineffable beauté du matin, Lebesgue s’endormit.
Voilà ! Telle fut l’histoire !
*

*                *
            Lorsque je racontai ce récit à mon amie, elle me regarda surprise de me voir croire à mon tour en tous ces tours de passe-passe de Lourdes. Elle me dit :
       — Vous voyez, Christian Jean, il n’y a pas de miracles. Comme le dis le Pape, il ne peut y avoir de miracles, mais je le savais avant qu’il ne le dise, ce sont des guérisons et s’il y a des guérisons terrestres qui ne peuvent pas être guéries ce sont, uniquement, des guérisons Divines… C’est pour ça que je lis la Bible tous les jours et que je fais des veillées de prières en compagnie de ma famille… Pour être guérie et pour que Dieu nous protège… Lorsqu’il y a guérison d’un homme, ce n’est pas un « miracle », c’est normal, puisque c’est Dieu qui l’a créé : Il peut en disposer comme bon Lui semble, vous ne trouvez pas ?
       — Je vais me faire croyant sur le champ ! lançais-je.
       Mon amie me regarda le sourire au coin des lèvres et me dit :
       — Alors ça, ce serait un miracle ! Mais, après tout, pourquoi pas ? Avec de la patience… Car il faut être très patient ! Allez, sauvez-vous ! Et priez pour nous !

Liège, Belgique, avril 2012,

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