UN HÉROÏSME PEU ORDINAIRE


       Le lundi 3 février, un peu avant 7 h 35, une femme de la commune de Fléron, dans la Province de Liège, entend claquer six coups de feu. Elle court à la fenêtre et voit démarrer en trombe une BMW de couleur claire. La femme se recouche.
       Elle n’a pas vu que sur le trottoir gît le cadavre de l’agent de police Jean Guyonnet. Il vient d’être abattu, alors qu’il arrêtait la voiture pour une banale contravention. En quelques minutes, l’alarme est donnée et le tueur signalé. Commence alors une dramatique chasse à l’homme. Elle va être, pour une jeune femme et son petit garçon de onze ans, l’occasion d’un héroïsme peu ordinaire.
       À toute vitesse, la BMW s’engage sur l’Avenue des Martyrs et, après la rue Sur L’île, vire à gauche en direction de la rue des Combattants sur 300 mètres. Deux voitures de police, alertées par l’allure folle de la voiture, la prennent en chasse. L’accélérateur au plancher, tous gyrophares en action, à près de 100 à l’heure, sur les lignes droites, cette étrange caravane fonce vers la rue de Gaillarmont où, hommes et femmes, encore une chance, ne sont point encore sortis du lit.
       Une des voitures de police demande par radio au commandant Vembes de dresser des barrages ; on dresse un barrage vers la rue du Centenaire ; l’homme risque de l’emprunter pendant 650 mètres, un autre barrage est dressé, au début de la rue des Mauvaises Vignes.
       Les voitures de police sont de front sur toute la largeur des routes. Leurs phares sont allumés pour signaler les barrages au fugitif, et le doigt du commandant s’énerve sur la détente de son revolver.
       En arrivant devant les barrages, le conducteur de la BMW, aveuglé par les phares des voitures de police, ne distingue pas l’entrée de la rue du Centenaire, fait un crochet pour éviter les voitures, essaie de redresser, mais, à ce moment, tout le côté droit de la BMW s’écrase contre le ciment des maisons dans une gerbe d’étincelles. La carrosserie est pratiquement arrachée du châssis. Ce qui reste de la voiture rebondit sous le choc et, après une spectaculaire embardée, va heurter une série de garages, à même la rue.
       Sur tout le côté droit de la voiture le métal tordu est encore brûlant lorsque les policiers arrivent. Ils braquent leurs torches électriques sur les débris, et ce qu’ils voient les stupéfie. La BMW est vide ; personne dans la rue ; on dirait que la voiture folle n’a jamais eu de conducteur ! L’individu a réussi à s’évader, peut-être en sautant au-dessus des murs de ces garages.
       En ce début de matinée, les recherches se poursuivent sans succès, aux alentours des rues.
       On n’a rien signalé dans la rue des Mauvaises Vignes, ni dans les rues adjacentes. La plaque d’immatriculation de la BMW abandonnée a révélé que la voiture appartenait à un certain Antony Lavigne, pompiste à Fléron Haut.
       Quelques jours auparavant, l’homme armé d’un 7,65 la lui avait volée, en subtilisant 5.000 euros dans la caisse, pour finir par abattre le pompiste d’une balle en plein coeur. L’homme est connu ; il se nomme Roger Widmer et a déjà été condamné pour vols simples, crimes et délits à Chênée. Son signalement : jeune, 1,60 m environ, pas plus de 60 kilos, cheveux noirs et bouclés.
       La police dresse des barrages sur toutes les routes principales des faubourgs de Liège et n’a plus qu’à attendre l’apparition d’un homme jeune aux cheveux noirs et petit de taille.
 *             *
       Ce lundi 3 février, donc, un peu avant 7 h 35, le réveille-matin sonne comme d’habitude dans la chambre à coucher de Madame Sauvetre, 40 ans, qui a perçu des bruits espacés qui ressemblaient à des coups de feu quelques instants plus tôt. Elle enfile un peignoir sur sa nudité et se met à préparer le petit déjeuner, sans prendre garde aux bruits qu’elle a entendus.
       Son mari, qui travaille la nuit  à l’Inside Out, Quai Van Beneden, n’est pas encore rentré. Il passe plusieurs nuits hors de chez lui. S’il est une chose que Bernadette Sauvetre n’aime décidément pas, c’est de rester seule, parce que les occupations de son mari l’y obligent fréquemment la nuit. Quand il est absent, elle se sent nerveuse et tressaute au moindre bruit dans la maison.
       À l’hôpital du CHU du Sart-Tilman où elle travaille, c’est une infirmière capable et paisible mais, elle est la première à le reconnaître, elle est timide et facilement effrayée dans la vie privée.
            Elle est pressée car il faut qu’elle conduise son fils unique, Axel, qui a onze ans, au lycée voisin où il doit danser dans une séance récréative.
       Elle va commencer à s’habiller, quand elle entend frapper à la porte de service. Ça doit être Sandra, la petite camarade d’Axel, qui souvent s’arrête chez eux en allant à l’école. Le peignoir serré contre son corps, les pieds encore nus, elle ouvre la porte. Ce matin-là, au-dehors, ses deux chiens policiers, dans leurs niches, semblent extraordinairement calmes, mais elle n’y prête pas attention. Un individu patibulaire entre alors en la repoussant. Il est couvert de boue et en loques. Ses yeux ont l’expression farouche d’une bête traquée et il tient à la main une lourde clé anglaise qu’il a prise dans le garage. Il a du sang sur les mains. Bernadette apprendra plus tard que c’était le sang de ses chiens que l’inconnu avait tué avec son revolver.
       Lorsqu’il a entendu frapper, Axel a voulu descendre l’escalier, mais il est resté dans sa chambre à coucher. Il est toujours en pyjama et voudrait bien se laver et s’habiller. Tout à coup, il entend sa mère pousser un cri. Le cri se répète, suivi d’un bruit de lutte qui lui parvient à travers la porte. Les nerfs tendus, Axel écoute. Il souhaite que le visiteur, quel qu’il soit, s’en aille vite.
       Qui est là ? Que se passe-t-il ? Quelque chose tombe avec fracas. Sa première impulsion est d’appeler sa maman, comme ferait n’importe quel garçon de son âge. Mais il retient son envie de crier et essaie de réfléchir comme une grande personne.
       Là, dans l’armoire, il y a une carabine. Il est de règle, dans la famille, de ne pas s’en servir en l’absence de papa. Ils n’en font usage que lorsque c’est la période de la chasse... quand papa a congé ! Mais, dans l’heure présente, il a l’impression que les circonstances sont exceptionnelles. Il prend la boîte de cartouches et, bien que ses mains tremblent très fort, il parvient à en glisser une dans le canon.
       Un silence inquiétant règne maintenant dans la maison. Aucun bruit ne parvient plus du living-room.
       Planté devant la porte de la chambre, Axel hésite entre la bravoure et la peur. Enfin, il descend l’escalier, pousse la porte du salon et se rue dans la pièce en tenant la carabine devant lui.
       Sa mère est étendue, peignoir ouvert, près de la porte d’entrée. Elle baigne dans le sang provenant d’une blessure au front. Près d’elle se tient l’homme, la clé anglaise à la main, qui contemple le jeune garçon et sa mère, comme avec ennui.
       Axel le met en joue.
       –– Ne tire pas ! crie l’homme qui recule lentement vers le fond de la pièce en cherchant une encoignure.
       Une seule pensée traverse l’esprit d’Axel : il risque de perdre son unique chance. Cependant, il tire. La balle atteint l’homme à l’auriculaire. La blessure semble douloureuse mais ne doit pas être grave ; en fait, il n’a pas visé, il a tiré au hasard.
       L’enfant attend, paralysé par la frayeur. Pourquoi a-t-il laissé la boîte pleine de cartouche dans l’armoire de la chambre ? Il a brûlé son unique cartouche et se trouve à la merci du bandit.
       De longues secondes passent. Widmer comprend qu’il n’a plus rien à craindre de ce petit garçon aux yeux démesurément agrandis par la peur. C’est un gamin accouru au secours de sa mère. L’homme fait quelques pas et prend la carabine des mains de l’enfant, presque avec douceur, et Axel s’effondre près de sa maman, la suppliant de lui parler.
       Lorsque Bernadette Sauvetre revient à elle, l’intrus est fortement armé. Il a trouvé les cartouches de la carabine, comme un pistolet 6,35 que M. Sauvetre garde dans le tiroir de la table de nuit. Il vient d’allumer la télévision essayant de voir, éventuellement, un flash d’informations.
       Reprenant peu à peu ses esprits, Bernadette Sauvetre entend l’homme lui parler :
       –– Je vais me reposer, dit-il, venez tous les deux par ici.
       On dirait qu’il s’en veut d’avoir frappé la femme et de montrer à un jeune gamin la vue du sang de sa mère. Il leur désigne un fauteuil du salon et se vautre épuisé dans un autre. Mais, le sang, sur le visage de Bernadette Sauvetre, semble le préoccuper.
       Finalement, il dit :
       ––Va chercher de l’eau chaude et des serviettes, petit, et aide ta mère à nettoyer sa plaie.
       Axel obéit. L’enfant est parfaitement calme et le sang-froid de son fils aide Bernadette Sauvetre à rester maîtresse d’elle-même. Le temps s’écoule lentement, tandis que la malheureuse se torture l’esprit pour trouver un moyen de s’échapper. Sa tête lui fait horriblement mal. Elle sent le cœur lui manquer et elle se surprend à prier à haute voix :
       –– Mon Dieu ! aidez-nous...
       –– Qu’est-ce que vous dites ? interrompt le bandit.
       À ce moment, le téléphone sonne. Le bandit ordonne à Axel de répondre et de mettre le haut-parleur. C’est une voisine que Bernadette Sauvetre doit prendre au passage pour l’emmener à la séance récréative que l’on donne ce lundi à l’école.
       ––Vous n’êtes pas encore prêts ? demande la voisine.
       Axel hésite. Il regarde l’homme assis dans le fauteuil. Sa mère redoute qu’il laisse échapper des mots qui leur vaudraient d’être tués tous les deux.
       Mais au lieu de cela, l’enfant dit posément :
       –– Nous arrivons, Madame Decoster !
       –– Nous partons toujours, dit la voisine. À tout à l’heure.
       Le bandit est visiblement inquiet.
       –– Cette femme va venir ici, dit-il. Filons !
       Madame Sauvetre essaie en vain de le dissuader. La voisine a voulu dire qu’elle partait à pieds pour l’école, sans attendre qu’ils viennent la chercher en voiture.
       Roger Widmer réclame des vêtements propres.
       Axel lui apporte des souliers, un pantalon et une veste appartenant à son père. Les souliers et le pantalon sont trois fois trop grands.
       –– Va me chercher un jeans à toi et tes baskets, lui dit le bandit. Nous partons. C’est à ton papa, la voiture qui est dans le garage, fiston ?
       –– C’est à moi, répond Mme Sauvetre. 
       Et les voilà partis !
*
  *             *
       La police, maintenant, a fait dresser des barrages dans toute la ville de Liège.
       Un policier arrête toutes les voitures. Un barrage est établi place des Franchises, non loin de la gare des Guillemins ; un autre policier s’imagine qu’il va procéder à une simple vérification d’identité.
       Une femme en manteau noir et chapeau blanc est au volant d’une Renault. Deux jeunes garçons qui pourraient être ses fils, l’un comme l’autre, sont assis à côté d’elle.
       Cependant, le policier remarque un filet de sang qui coule le long de la joue gauche de la femme.
       ––Vous saignez ! lui dit-il.
       ––Maman s’est blessée à la tempe, en entrant dans la voiture, répond un des fils qui n’est autre que Widmer. Nous la conduisons à l’hôpital le plus proche.
       Le policier s’aperçoit que la femme fait des signes désespérés avec sa main droite et des grimaces. Il hausse les épaules, comme pour dire aux membres du véhicule qu’ils peuvent passer, bien qu’il eût compris que l’hôpital le plus proche, le CHU Notre-Dame des Bruyères, se trouve dans le sens inverse à la direction de la voiture.
       –– C’est lui ! s’écrie-t-il, tout en sortant son sifflet, lorsque la voiture s’est éloignée de quelques mètres.
       Mais Roger Widmer tient déjà son pistolet sur la tempe d’Axel. Il se rend compte, maintenant, qu’il n’aurait pas dû quitter la maison des Sauvetre.
       ––Vous devez semer la police en vitesse, ordonne-t-il, sinon je tue votre fils !
       Un des agents a déjà ouvert le feu sur la voiture.
       –– Ne tirez pas ! crie un autre, il a son pistolet braqué sur la tempe du gamin !
       La voiture de Mme Sauvetre se dirige vers la gare des Guillemins et à grande vitesse.
       Bernadette Sauvetre qui n’a jamais dépassé le 90 km/h, en ville, voit son compteur grimper à 120 !
       ––À partir de maintenant, je vous conseille de m’obéir ! lui dit l’assassin, appuyant de plus en plus fort l’arme contre la tête de l’enfant.
       Dans le rétroviseur, Bernadette Sauvetre voit qu’elle est suivie par une véritable caravane de voitures de police, et pourtant, aucune des voitures ne semble vouloir la rattraper, aucune d’elles ne fait quelque chose pour l’arrêter. Pourquoi ne vole-t-on pas à son secours ?
       Elle ignore qu’un appel a été lancé par radio :
       –– Notre homme a été aperçu se dirigeant vers la gare des Guillemins, dans une voiture Renault conduite par une jeune femme. L’homme appuie son revolver sur la tempe d’un jeune garçon. Levez les barrages ! Ne pas essayer de l’appréhender. Je répète : le bandit appuie son revolver sur la tempe d’un jeune garçon. Ne pas essayer de l’appréhender !
       Bernadette se demande combien de temps elle va encore pouvoir tenir le coup. Elle est très affaiblie par sa perte de sang.
       Sa blessure la fait beaucoup souffrir et elle est sur le point de perdre connaissance.
       Mais, elle s’est jurée de continuer, jusqu’à ce que son fils soit en sûreté.
       La course folle, dans la ville, se poursuit encore pendant une trentaine de kilomètres. Bernadette Sauvetre se rend compte qu’elle a dépassé les limites de la résistance. Elle a des nausées et un voile noir lui brouille la vue de plus en plus souvent.
       Ses bras n’ont plus la force de maintenir le volant à cette allure. Cependant, avant de se laisser aller à la syncope, elle est bien décidée à faire une dernière tentative pour sauver la vie de son enfant et la sienne.
       En amorçant un virage, elle tourne à gauche et pénètre dans la rue Varin par son sens unique. De nombreuses voitures roulent au pas devant des salons, non encore fermés. Impossible de passer. Les conducteurs, devant elle, sortent de leurs voitures en lançant des obscénités.
       Bernadette Sauvetre n’avance plus. Elle donne un léger coup de volant vers une voiture mal stationnée à gauche pour faire croire à Widmer qu’elle essaye de passer, qu’elle lui obéit toujours, bien qu’elle se soit trompée de sens volontairement. Widmer est furieux. Les voitures s’accrochent.
       Widmer veut empoigner le volant, mais la Renault se renverse sur le côté gauche et s’arrête enfin. Les policiers crient :
       –– Lâche ton arme !
       Un peu comme dans une série télévisée, Roger Widmer sort de la voiture, entraînant Axel qu’il tient par le cou de son bras replié. Il ne veut rien entendre, il ne veut pas perdre. En tenant l’enfant devant lui, comme un bouclier, il recule pas à pas vers la nouvelle gare toute proche.
       Voyant cela, les policiers, accourus, hésitent.
       –– N’avancez pas ! hurle Widmer, ou je tue le môme !
       Sous les yeux des agents qui ne perdent pas un de ses gestes, il recule vers l’autre bout de la rue Varin, regardant et menaçant les prostituées de peur qu’un  client ou qu’elles-mêmes n’interviennent. Widmer veut prendre un train, tout le monde l’a compris. La rue Varin est toujours pavée à l’ancienne. Soudain, Roger Widmer trébuche et tombe à la renverse sur le sol.
       Tout se passe très vite. Axel s’échappe et se met à courir vers la gare. Voyant l’enfant libre, les policiers s’engagent dans la rue, enjoignant les conducteurs à rester dans leurs voitures. Leurs armes pointées vers Widmer, la police de Liège se rend compte que le bandit, toujours à terre, ne fera plus de difficultés.
       La petite femme timide, si facilement effrayée, qui a reçu une terrible blessure à la tête, a conduit sa voiture à tombeau ouvert et a provoqué la mise hors d’état de nuire de Roger Widmer, à l’endroit où il le fallait.
       Elle voudrait encore trouver la force de lutter et se précipiter vers son fils. Les policiers veulent l’empêcher de courir vers celui-ci.
       Quand elle voit Axel sain et sauf, elle s’écrie :
       ––Merci, mon Dieu !
       Puis, regardant les policiers qui viennent de passer les menottes à Widmer, elle ajoute :
       –– Et merci à vous aussi, messieurs !
       Alors, seulement, elle s’évanouit.

Liège (Belgique), 5 février 2014



Posts les plus consultés de ce blog

Il n’est pas difficile de vivre quand on aime...