La petite maison au bord de la mer


       Cette année-là, c’était comme une année entre dix, cent ou mille, lorsqu’on part quand le soleil se lève, et marche au bord de la mer calme. Quelle ivresse ! Quelle ivresse, oui ! Elle entre en vous par les yeux avec la lumière, par les narines avec l’air léger, par la peau avec les souffles du vent.
       Gardons-nous encore en nous, à présent, un souvenir clair, cher et aigu de certaines minutes d’amour avec la Terre ? un souvenir d’une sensation délicieuse et rapide, comme de la caresse d’un paysage rencontré au détour d’une route, à l’entrée d’un vallon, au bord d’une rivière, ainsi qu’on rencontrerait une belle fille complaisante ?
       C’était marée basse.
       Je me souviens de ce jour, donc, où je marchais le long de la mer du Nord ; je marchais, sans penser à rien, d’un pas lent, le long des flots, la pipe aux coins des lèvres, comme d’habitude. J’étais à l’approche de la frontière, non loin de Dunkerque.
       Ce fut un matin de printemps, un de ces matins qui vous rajeunit de vingt ans, vous refait des espérances et vous redonne des rêves d’adolescents.
       Je marchais, par un chemin à peine marqué, entre des jardins et les vagues. Les herbes des jardins étaient pliées, couchées par le vent, le sable s’envolait, atteignait mes yeux et les vagues remuaient à peine. On sentait l’odeur douce de l’intérieur des terres. Je marchais, dis-je, sans penser à rien, droit devant moi, continuant un voyage commencé depuis cinq jours à partir de Knokke. Je me sentais fort, agile, heureux et gai. Fatigué, aussi !
       Je ne pensais à rien ! Pourquoi penser en ces heures de joie inconsciente, profonde, joie de bête qui court dans l’herbe, ou qui vole dans l’air bleu sous le soleil ? J’entendis chanter au loin des chants pieux. Une procession peut-être ; était-ce un dimanche ? Mais je tournai la tête et je demeurai immobile, ravi. Cinq gros bateaux de pêche m’apparurent remplis de gens, hommes, femmes, enfants, allant vers quelque destination inconnue.
       Ils longeaient presque la rive, doucement, poussés, aurait-on dit, par une brise molle et essoufflée.
       Ces bateaux chargés de monde, glissaient lentement. Et tout ce monde chantait. Les hommes poussaient leurs notes puissantes, les femmes criaient leurs notes aiguës, et les voix grêles des enfants passaient comme des sons de fifre faux dans la grande clameur pieuse et violente.
       Et les passagers des cinq bateaux clamaient le même cantique, dont le rythme monotone s’élevait dans le ciel calme ; et, les cinq bateaux allaient l’un derrière l’autre, parfois tout près l’un de l’autre.
       Ils passèrent devant moi, presque contre moi, pourrais-je dire, et je les vis s’éloigner, j’entendis s’affaiblir et s’éteindre leur chant. Je me mis à rêver à des choses délicieuses, comme rêvent les jeunes gens, d’une façon puérile et charmante.
       Comme il fuit vite, cet âge de la rêverie, le seul âge heureux de l’existence ! Jamais on n’est solitaire, jamais on n’est triste, jamais morose et désolé quand on porte en soi la faculté divine de s’égarer dans les espérances, dès qu’on est seul. Quel pays de fées, celui où tout arrive, dans l’hallucination de la pensée qui vagabonde ! Comme la vie est belle sous la poudre d’or des songes !
       Hélas ! C’était fini, cela.
       Je me mis à rêver. À quoi ? À tout ce qu’on attend sans cesse, à tout ce qu’on désire, à la fortune, à la gloire, à la femme.
       Et je marchais, à grands pas rapides, caressant sans cesse de la main le sable qui se déposait sur mon visage avec force et qui me blessait les doigts. En faisant parfois un détour, par un chemin herbeux, la rare végétation se penchait sous mes doigts et me chatouillait la peau comme si j’avais touché des cheveux.
       Je contournai un petit promontoire et j’aperçus, au fond d’une plage étroite et ronde, une maison blanche, bâtie sur trois terrasses qui descendaient jusqu’à la grève.
       Pourquoi la vue de cette maison me fit-elle tressaillir de joie ? On trouve parfois, en voyageant ainsi, des coins de pays qu’on croit connaître depuis longtemps, tant ils vous sont familiers, tant ils plaisent à votre cœur. Est-il possible qu’on ne les ait jamais vus ? Est-il possible qu’on ne soit point déjà passé par là, autrefois ? Tout vous séduit, soudain, vous enchante, la ligne douce de l’horizon, la disposition des rares arbustes, la couleur du sable !
       Oh ! la jolie maison, debout sur ses hauts gradins ! De grands arbres avaient poussés le long des terrasses qui descendaient vers l’eau, comme des marches géantes. Et chacune portait un long bouquet de fleurs épanouies !
       Je m’arrêtai, saisi d’amour pour cette demeure. Comme j’eus voulu la posséder et y vivre, toujours !
       Je m’approchai de la porte, le cœur battant d’envie, et je croyais qu’elle était abandonnée. Quel dommage ! un des piliers de la barrière semblait détruit, l’autre ne manquerait pas de suivre le même destin !
       J’en ressentis une secousse de douleur et de plaisir tout à la fois, comme si on me l’eût offerte, comme si on me l’eût donnée, cette demeure ! Je me demandai pourquoi ? Oui, pourquoi ? Je n’en savais rien !
       À son air abandonné je sentis, qu’elle n’était presque plus à quelqu’un, qu’elle pouvait être à tout le monde, donc à moi aussi ! Pourquoi cette joie, cette sensation d’allégresse profonde, inexplicable ? Je savais bien pourtant qu’elle n’était pas mienne et ne le serait jamais. Avec quel argent aurais-je pu acheter cette maison ? Avec ce que je recevais pour mon invalidité, à la suite de mon accident de voiture ? Non. Avec ma modeste pension, non plus ! Il ne faut pas oublier que je suis un pauvre !
       Pourtant, si l’oiseau en cage appartient à son maître, l’oiseau dans l’air est à moi, à nul autre.
       Et j’entrai dans le jardin. Oh ! le charmant jardin avec ses estrades superposées, ses espaliers aux longs bras de martyrs crucifiés, ses géraniums au bout de chaque terrasse.
       Quand je fus sur la dernière marche, je regardai l’horizon. La petite plage s’étendait à mes pieds, ronde et sablonneuse, séparée de la haute mer par trois rochers lourds et bruns qui en fermaient l’entrée et devaient briser les vagues aux jours de grosse mer.
       Sur la pointe, en face, deux pierres énormes, l’une debout, l’autre couchée dans l’herbe, presque comme menhir et dolmen, aurait-on dit, pareils à deux époux étranges, immobilisés qui semblaient regarder toujours la petite maison qu’ils avaient vu construire ; eux, ils connaissaient, depuis des siècles, cette baie autrefois solitaire. La petite maison me fascinait !
       Je sonnai à la porte comme si je sonnais chez moi. Une femme vint ouvrir. C’était une bonne, une vieille petite bonne vêtue d’un tablier foncé à fleurs blanches, qui ressemblait à si méprendre à une vieille ayant eu des malheurs tout au long de sa vie. Il me sembla que je la connaissais aussi, cette femme.
       J’étais à deux pas de la frontière française et je lui dis :
       — Vous êtes française ?
       — Non, monsieur, je suis belge, me répondit-elle. Puis-je faire quelque chose pour vous ? Vous seriez-vous perdu ?
       — Eh ! oui, parbleu, soupirai-je.
       Et j’entrai.
       Je reconnaissais tout, me semblait-il ; les murs, les meubles, tout ! Je m’étonnais presque de ne pas trouver la commode de mon grand-père, la baie aux moellons des Ardennes dans le vestibule.
       Je pénétrai dans le salon, un joli salon aux meubles anciens bien astiqués par quelque bonne italienne et qui regardait la mer par trois larges fenêtres. Sur la cheminée, des biches et des crocodiles sculptés par des Noirs du Congo, sans doute, ou du Gabon et une grande photographie de femme.
       J’allai vers elle aussitôt, persuadé que je la reconnaissais. Et je la reconnus, bien que je fusse certain de ne l’avoir jamais rencontrée. C’était elle, elle-même, celle que j’attendais, celle que j’appelais et que je désirais, dont le visage hantait mes rêves.
       Elle, celle qu’on cherche toujours, partout, celle qu’on va voir dans la rue à toute heure, qu’on va trouver sur la route dans la campagne dès qu’on aperçoit un jean très moulant dans les blés, celle qui doit être déjà arrivée dans l’hôtel où j’entre à mon tour, dans le Thalys où je vais monter, dans le salon dont la porte s’ouvre devant moi.
       C’était elle, assurément, indubitablement ! Je la reconnus à ses yeux qui me regardaient, à ses cheveux noirs et longs bien coiffés s’arrêtant loin après la taille, à sa bouche sensuelle, à ce sourire que j’avais deviné depuis longtemps.
       Je demandai aussitôt :
       — Qui est cette femme ?
       — C’est Madame, dit la pauvresse.
       — C’est votre patronne ? dis-je.
       Elle répliqua d’un air dévot mais dur :
       — Oh ! non, monsieur.
       Je m’assis et je prononçai :
       — Qui est-ce, alors ?
       Elle demeurait stupéfaite, immobile, silencieuse.
       — Ce n’est pas la propriétaire de cette maison ? dis-je inquiet.
       — Oh ! non, monsieur.
       — À  qui appartient donc cette maison ? repris-je.
       —  À mon patron, M. Dupont... enfin, c’était à monsieur Dupont, quoi ! 
       J’étendis le doigt vers la photographie.
       — Et cette femme, qui est-ce ?
       — C’est Madame, vous dis-je…
       — La femme de votre patron ?
       — Oh ! non, monsieur.
       — Sa maîtresse alors ?
       La bonne ne répondit pas. Je repris, mordu par une vague jalousie, par une colère confuse contre cet homme qui avait trouvé cette femme :
       — Où sont-ils maintenant ?
       La bonne murmura :
       — Monsieur est sans doute à Paris, mais, pour Madame, je ne sais pas.
       Je tressaillis :
       — Ah ! Ils ne sont plus ensemble ?
       — Non, monsieur.
       Je fus rusé ; et, d’une voix grave, je demandai :
       — Dites-moi ce qui est arrivé, je pourrais peut-être rendre service à votre patron. Je connais cette femme, c’est une méchante !
       La vieille servante me regarda, stupéfaite, et devant mon air ouvert et franc, elle eut confiance. Elle eut l’air de me dire : « Comment le savez-vous ? »
       — Oh ! elle a rendu mon patron bien malheureux. Il a fait sa connaissance à Liège et a été doux avec elle comme s’il l’avait épousée. Il l’aimait, monsieur, que ça faisait peine à voir tellement il l’aimait…  Ils sont venus vivre ici l’an dernier…
       « Ils ont trouvé cette maison qui avait été bâtie par une espèce de fou chantant, de fou délirant, un vrai fou pour s’installer à quatre kilomètres du village. Madame a voulu l’acheter, pour y rester avec Monsieur. Il l’a achetée tout de suite pour lui faire plaisir.
       « Ils y sont restés tout l’été dernier, monsieur, et presque tout l’hiver. Et puis, voilà qu’un matin, à l’heure du petit déjeuner, Monsieur m’appelle :
       » — Amélie, est-ce que Madame est rentrée ?
       » — Mais non, monsieur.
       Elle ajouta en me regardant tristement :
       — On attendit toute la journée. Mon patron était comme un furieux. On chercha partout, on ne la trouva point. Elle était partie, monsieur, on n’a jamais su où ni comment.
       Oh ! quelle joie m’envahit ! J’avais envie d’embrasser la pauvre femme, de la prendre par la taille et de la faire danser dans le salon !
       Ah ! elle était partie ! elle s’était sauvée ! elle l’avait quitté fatiguée, dégoûtée de lui ! Comme j’étais heureux !
       Après un instant, la vieille reprit :
       — Monsieur a eu un chagrin à en mourir, et il est parti pour Paris en me laissant avec mon mari pour vendre la maison. On en demande 250.500 euros…
       Mais je n’écoutais plus ! Je pensais à elle ! Et, tout à coup, il me sembla que je n’avais qu’à partir pour la trouver, qu’elle avait dû retourner à Liège, ce printemps, en m’attendant. Pourquoi avais-je dit qu’elle était mauvaise, alors que je ne l’avais jamais rencontrée ?
       Je glissai 500 euros dans les mains de la vieille femme, en la priant de donner mes coordonnées à son patron ; je saisis la photographie, et je m’enfuis en courant en baisant éperdument le doux visage encadré.
       Je regagnai la route et me remis à marcher, en la regardant, elle ! Quelle joie qu’elle fût libre, qu’elle se fût sauvée ! Certes, j’allais la rencontrer aujourd’hui ou demain, cette semaine ou la suivante, puisqu’elle l’avait quitté ! Elle l’avait quitté parce que mon heure était venue !
       Elle était libre, quelque part, dans le monde ! Je n’avais plus qu’à la trouver puisque je la connaissais !
       Et je caressais toujours les têtes ployâtes des blés mûrs, je buvais l’air marin qui me gonflait la poitrine, je sentais le soleil me baiser le visage. Je marchais, je marchais éperdu de bonheur, enivré d’espoir. Je marchais sûr de la rencontrer bientôt et de la ramener pour habiter à notre tour dans cette petite maison. On garderait même Amélie et son mari !
       Je ne l’ai pas encore retrouvée. Se peut-il qu’on trouve un rêve ? Pourquoi pas ? Vous qui m’avez lu, si vous la rencontrez, si vous l’apercevez avec un jean très moulant, si elle a des yeux bleus qui vous regardent étrangement, si ses cheveux noirs et longs bien coiffés s’arrêtent loin après sa taille, si sa bouche est sensuelle, vous saurez bien qu’elle est mon rêve, indubitablement !
       Alors, ne me laissez pas dans l’ignorance : dites-moi qu’elle m’attend !



Dunkerque, France, août 2014



Posts les plus consultés de ce blog

Il n’est pas difficile de vivre quand on aime...