LA CROIX DE GUERRE


       À l’époque où se déroule cette histoire, j’avais huit ans. Mes parents étaient de petites gens. Aussi, était-il rare, en ce temps-là, que les familles de conditions modestes voyagent ensemble pour de longs trajets. Je ne connaissais la mer et le train que par ouï-dire.
       On ne parlait pas encore de télévision, ni d’Internet et encore moins de blogs comme aujourd’hui ; les distractions étaient limitées à des jeux simples. Quand il rentrait de son travail, mon père s’asseyait dans son rocking-chair et lisait son journal, la pipe aux coins des lèvres, pendant que ma mère préparait le dîner.
       Donc, on sortait peu. Je m’amusais, sur le bord du buffet de la cuisine, à jouer au soldat, en silence, à l’aide d’un petit bois de dix centimètres auquel je donnais les fonctions d’amis et d’ennemis. On n’entendait pas une mouche voler. Il m’arrivait de lire des bandes dessinées, le derrière par terre. J’avais déjà une telle soif de lecture que je lisais tout ce qui me tombait sous la main.
       Je savais, par la lecture encore, qu’il existait, outre le train, de grands bateaux qui emportaient au loin de nombreux passagers ayant beaucoup d’argent ; je comprenais, cependant, que je ne faisais pas et ne ferais jamais partie de cette classe-là.
       À ce temps lointain, je me contentais de ce que j’avais, comme beaucoup de mes camarades d’école et, tout comme eux, je n’en demandais pas davantage.
       Un jour, pourtant, alors que je lisais une bande dessinée qui racontait les aventures de Tintin reporter, et de Buck Danny, je m’étais posé pas mal de questions au sujet de ces machines volantes que l’on appelait des avions.
       Après avoir résolu partiellement le problème, j’avais levé la tête vers mon père et affirmé que les parents d’un camarade de classe, Joseph Michelot, voyageaient beaucoup en avion à travers le monde pour s’amuser. Mon père me détrompa, insistant sur le fait que le père Michelot voyageait de cette façon parce qu’il était horticulteur et avait trouvé plusieurs nouvelles espèces d’orchidées.
       Je compris que Joseph Michelot m’avait menti en me disant qu’il avait déjà pris l’avion avec son père, mais je n’en pris pas ombrage. De mon côté, le temps des vacances venu, cet avec une joie délirante que je m’étais préparé à partir avec mon père, en train, pour le petit village natal de celui-ci.
       C’était à Warcoing, dans le Hainaut, au sud-ouest de la Belgique, à quelques kilomètres de la frontière française. Dans le train, la pipe entre les dents (on pouvait encore fumer dans les lieux publics, à ce temps !), comme toujours, mon père me parla, avec force détails, de la famille que nous allions retrouver. Il m’expliqua n’avoir plus revu ses parents depuis son mariage, parce que sa mère s’y opposait pour des raisons qu’il n’avait pas approfondies, mais dont j’avais déjà entendu le récit à la maison.
       Il me conta que ses parents étaient deux septuagénaires, avaient eu douze enfants, six garçons et six filles. Il était le douzième enfant et le seul qui ait eu le cran de tenir front à sa mère en quittant le village.
       Je me demandais, en observant le paysage défiler par la vitre sale de ce wagon de seconde classe, combien d’oncles, de tantes, de cousins et de cousines allaient m’être présentés. Je me le rappelle, mes yeux s’agrandissaient, au fur et à mesure que papa me décrivait cette famille qu’il avait oubliée, certes, mais qui n’avait rien fait pour le retenir. Les uns travaillaient la terre, les autres faisaient la toile de lin ou étaient embauchés dans la sucrerie.
       J’étais convaincu, peut-être pour l’avoir lu quelque part, qu’il était déjà bien difficile de trouver du travail dans certaines catégories de métiers, même si quand j’avais huit ans, on ne parlait pas encore du chômage, comme aujourd’hui. À entendre mon père tous les hommes, dans leur famille, faisaient encore bouillir la marmite. Ce qui était peut-être vrai.
       Dans ce compartiment, où un homme mangeait un morceau de saucisson qu’il venait de sortir d’un papier gras, je m’étais demandé comment réagirait mon père s’il trouvait sa famille toute différente qu’il se l’imaginait maintenant ?
       Tout semblait magnifique à ses yeux. C’était comme dans un conte de fée. Le plus glorieux de ces humbles paysans était l’oncle Martin, frère aîné de mon grand-père, dont je connaissais déjà les aventures militaires : un grand soldat du Royaume de Belgique, engagé volontaire à dix-sept ans, ayant d’abord servi comme caporal à la caserne de Warcoing et enrôlé avec neuf autres camarades du même village, dont son frère cadet Pierre. Martin venait d’avoir dix-huit ans, tandis que ses compagnons entraient pour la plupart dans la cavalerie.
       On l’envoya d’abord dans les voltigeurs, ces fantassins qui appartenaient tous à des compagnies d’élite extrêmement mobiles.
       Ce fut d’ailleurs dans cette unité qu’il devait se préparer à la guerre de 1914-1918, dite la Grande Guerre. Son unité participa à la bataille de l’Yser, du 18 au 27 octobre 1914, quand les Allemands firent le premier essai de gaz asphyxiants. Lors de son premier retour à Warcoing, il y trouva son frère cadet, Pierre, plongé dans le coma depuis trois semaines. Il devait expirer dans ses bras.
       Le canon faisait rage, mais le moral des troupes était parfait. Martin avait été témoin, à Termonde, après un bombardement, des atrocités de l’endroit et, il avait écrit à la famille qu’un médecin militaire allemand avait écrit dans une lettre intime qu’il avait fait circuler à la ronde : « Ici, on mange du pain bis et du lard ; on boit le vin rouge d’un curé fusillé ; les maisons belges flambent si bien, c’est un plaisir de les voir ! » Un britannique témoin d’autres atrocités avait déclaré : « J’ai combattu en Afrique et je jure que les Zoulous et les Basoutos, comparés aux Allemands, sont des gentleman. »
       Martin avait tenu un journal sur toutes les atrocités qu’il avait vues. Même s’il comptait parmi les vainqueurs de l’endroit, même s’il était un des héros des tranchées qui avaient protégé ses hommes des balles ennemies, il était resté un homme simple. L’homme simple de Warcoing. Blessé au cours d’une simple patrouille, dont il était revenu seul avec des renseignements précieux, en montant de grade et devenu adjudant-chef de 1ère classe, il devait recevoir la « Croix de Guerre » à la fin des hostilités.
       Cette croix en bronze, créée le 25 octobre 1915, était remise aux militaires pour un acte de courage devant l’ennemi. Sa blessure, très grave, l’avait empêché de participer, le lendemain, à certaines grandes batailles ; il termina cependant la Grande Guerre comme il l’avait toujours souhaité. En premières lignes. Dans la bagarre. Le village ne l’avait revu qu’à la fin des hostilités.
       Tous les gens de Warcoing connaissaient déjà ses exploits, par deux survivants des tranchées revenus avant lui. Cependant, il ne parlait jamais de tous les événements qui s’étaient passés là-bas. C’était fini ! Personne ne savait à Warcoing qu’il s’était rendu à Bruxelles pour y recevoir une décoration qui, devait-il avoir pensé, aurait dû être décernée à tous les hommes de son régiment.
       Martin ne parlait jamais de son passé.
       Ta grand-mère, me dit mon père, tandis que nous arrivions à Warcoing, a toujours pensé qu’il y avait un mystère là-dessous. De nombreux camarades exhibaient leurs décorations et lui n’en avait aucune.
       Personne ne comprenait.
       Mon père me dit que, lorsqu’on me mènerait chez l’oncle Martin, il faudrait être bien sage, attendu que l’oncle Martin, qui avait presque cent ans et ne s’était jamais marié, n’aimait guère les enfants turbulents. Il leur reprochait d’abîmer son jardin qu’il avait soigné dans le temps avec amour, mais dont il ne s’occupait plus depuis belle lurette.
       Nous descendîmes donc à Warcoing. Un village où de très nombreuses maisons avait été détruit en 1918. Il y avait peu de charme rustique. Des cheminées d’usines surplombaient les champs de betteraves. De petites maisons sans étages, couvertes de tuiles, aux façades blanchies à la chaux sur des soubassements de briques et entourées de jardinets nous regardaient. À chaque portes, des roses trémières montaient jusqu’au toit.
       La maison de mes grands-parents paternels était pareille aux autres. La grande salle carrelée rouge et sablée, le gros poêle noir et brillant, la cafetière en permanence sur le poêle, les murs intérieurs blancs aussi, mais bizarrement mouchetés de points multicolores. Il y avait des rideaux aux fenêtres qui semblaient avoir été lavés et relavés. Je me souviens qu’il y avait un grand lit dans un coin. Le métier à tisser - un monument - était perpendiculaire à la fenêtre.
       Dans le jardin, j’observais les végétaux qu’il fallait respecter par-dessus tout, ainsi que les pommes de terre et le tabac. On nous proposa de sortir pour aller dire bonjour aux cousins et aux cousines. Il avait été convenu, entre mon père et sa mère, que nous n’irions pas rendre visite à l’oncle Martin ce soir-là ; il s’était levé très tard le matin et ne se sentait pas très bien.
       J’avais pensé n’être pas pressé de connaître ce vieillard redoutable. Pourtant, on parlait beaucoup de lui.
       ― Vous n’avez toujours pas vu sa croix ? avait demandé mon père.
       Personne n’avait répondu et, à mon tour, je m’étais posé des questions, quant à l’existence de cette fameuse croix. Un voisin, un journal sur ses vieilles jambes étendues sur un tabouret, avait rappelé un jour que personne encore n’avait connu à l’oncle Martin d’autres faits d’armes que ceux de tous les soldats de l’époque.
       Ce voisin aussi avait fait la Grande Guerre. Il disait qu’il avait défilé, à Bruxelles, en 1919, et qu’il avait reçu une simple médaille pour ses faits d’armes devant une ferme devenue célèbre. Je devais apprendre, plus tard, que la ferme était à Ypres.
       Le voisin racontait encore, disait-on, comment, alors que le Maréchal Foch le regardait en lui expliquant une nouvelle stratégie, il lui avait sauvé la vie en sabrant violemment un Allemand qui était derrière lui, l’atteignant en pleine poitrine. Mon grand-père lui aurait demandé, ironique, si « l’Allemand ne s’était pas trompé de camp ! »
       On avait quitté les cousines et les cousins pour retourner chez ma grand-mère y dîner simplement, tout en échangeant des propos au sujet de la guerre. Tout le monde, sauf moi, parlait de l’oncle Martin. Il avait le goût du silence, à tel point qu’on l’eût cru muet. C’était un homme très ordonné.
       La tante Berthe, lorsqu’elle lui rapportait son linge du mois, ne pouvait pas le ranger. C’était lui qui s’en chargeait, à son grand âge, comme il se chargeait de recoudre ses boutons lui-même.
       Il s’était occupé à tisser modestement, lorsqu’il avait été obligé de quitter l’armée. Il avait abandonné depuis nombre d’années ; son jardin lui suffisait largement. Il fut un temps où il y avait élevé des lapins qu’il vendait dans le village.
       Il aimait bien la bonne chère et, jadis, il mangeait encore pour le simple plaisir de manger. Le dimanche, sans exception, il se rendait à l’église, en costume, en chemise blanche et col cravate. En hiver, il passait prendre une chope de bière à l’estaminet et, en été, il rêvait au jardin dans son rocking-chair.
       Dans la soirée, nous avions fini de manger quand, tandis que ma grand-mère débarrassait la table et que mon père et mon grand-père allaient fumer leur pipe, la tante Berthe ouvrit brusquement la porte et, observant mon père, avait articulé difficilement :
       ― Il veut te voir !
       Quels avaient été les propos échangés, ce soir-là, à Warcoing ? Chacun avait interrogé mon père à ce sujet, quand il était revenu. Il avait déclaré que l’oncle Martin lui avait demandé des nouvelles de ma mère et de moi, avait supposé que je devais être un homme, maintenant, et s’était inquiété de mon futur métier. Ironisant, mon père lui avait dit : « ― Je ne crois pas qu’il veuille devenir militaire, mon oncle »
       ― Qu’a-t-il répondu ? interrogea ma grand-mère.
       ― Vous l’avez dégoûté de servir son pays, garçon ? Je m’en doutais un peu, de votre part, vous savez ! Tant pis, allez rejoindre vos parents !
       Comme dans toutes les familles d’autrefois, les deux hommes se vouvoyaient. Ma grand-mère alla se coucher la première, après m’avoir embrassé, mon grand-père et mon père la suivirent, après avoir fumé et avalé un digestif.
       J’avais dormi d’un profond sommeil. Quand je descendis, le lendemain matin, ne voyant pas mon père, je m’inquiétai de son absence.
       ― Il est allé demander à l’oncle Martin quand il peut te recevoir, mon petit.
       Quelques instants plus tard, la porte avait grincé, laissant le passage à mon père dont des larmes ruisselaient lentement sur ses joues.
       ― L’oncle Martin ? avait dit ma grand-mère ayant deviné le malheur.
       ― Oui... C’est fini. Il nous attendait, comme on dit, mais la mort ne lui laissa pas le temps de voir le gamin...
       Je ne sais pas pourquoi, en entendant ces tristes paroles, j’ai eu une crise de nerfs. Je pleurais cet oncle que je ne connaissais pas, des cris s’étaient arrachés de ma gorge et on avait dû me remettre au lit. Une fois calmé, je suis entré dans la pièce où reposait l’oncle Martin. Le sol n’en était pas carrelé.
       C’était toujours la terre nue. Il y avait, à gauche, à droite et dans le fond de la pièce, des vieux meubles, une haute horloge à coffre de bois, le tout appartenant à l’histoire.
            Comme l’oncle Martin.
       Le médecin avait été appelé pour constater la mort. Elle remontait à trois heures. Quand mon père avait raconté sa visite de la veille au vieillard, le médecin n’avait pas hésité à écrire pour cause de décès : vive émotion.
       Sans préciser.
       Il allait falloir mettre de nouveaux draps, appeler les pompes funèbres, afin que les menuisiers attendent que nous sortions pour y étendre le mort et visser le couvercle. Avant tout, ma grand-mère, aidée des cousines, allait faire la dernière toilette de l’oncle, toilette d’autant plus difficile et impressionnante que personne n’avait jamais vu l’oncle Martin, fût-ce torse nu, dans la vie. Il avait été très pudique toute sa vie, envers les autres comme avec lui-même.
       Lorsque ma grand-mère était revenue chez elle, avec les cousines, après avoir fait la toilette du mort, elle tenait à la main la « Croix Guerre » de l’oncle Martin. Si personne dans le village ne lui avait jamais vue, s’il ne s’était jamais venté de ses exploits militaires, c’était par grande modestie, en songeant à tous les jeunes qui étaient tombés dans les tranchées pendant cette guerre.
       ― Sa croix ? s’étonna mon grand-père. Où l’avait-il caché, le vieux renard ?
       ― Sous sa chemise, simplement. Elle ne doit pas l’avoir jamais quitté.
       ― Faut-il la lui mettre dans son cercueil ? questionna mon père, alors que les gens des pompes funèbres frappaient à la porte pour dire que tout était prêt.
       ― Non, avait dit ma grand-mère. Il faut qu’un souvenir nous reste de la belle histoire de l’oncle Martin. Tu la donneras au petit. Il la donnera à son fils, qui la donnera à son fils.
       Mon père a pris la croix en tremblant. Il tremblait toujours quand nous sommes rentrés chez nous. Depuis ces temps lointains, elle n’a pas quitté notre maison. Je ne savais même pas où elle se trouvait jusqu’au jour où mon père me l’a donnée sur son lit de mort et, je comptais bien te la léguer à mon tour, mon fils. Mais, en 1940, les Allemands ont pillé notre maison et l’un d’eux a emporté la croix de l’oncle Martin.

Liège, 1er février 2014 



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