jeudi 17 novembre 2016

Un samedi de novembre peu ordinaire

Quelle heure était-il quand tout commença ? Il ne pouvait le dire avec certitude. Ce jour-là, dans sa ville, il pleuvait, il faisait froid, il faisait gluant. Dans son pays, été comme hiver, il pleuvait la plupart du temps quant il ne faisait pas un froid de canard.
Après sa douche, son petit déjeuner et tout ce qu’un homme censé prépare en début de journée, il s’installa à son bureau, après avoir bourré la première pipe de la journée. On était samedi. Un jour de congé pour presque tout le monde, ainsi que le dimanche, sauf pour lui qui aimait raconter des histoires dans l’unique but de distraire ses contemporains. Il en faisait partie depuis des lustres, comme chacun sait.
Sa table de travail était presque en ordre, son pot à tabac à sa gauche, ses pipes à sa droite, ses stylos, bref, tout ce qu’il fallait pour bien commencer un récit. Son Smartphone se trouve à sa droite et est activé en cas où… mais, il n’attendait nul coup de fil. Tant mieux. Il n’appréciait guère être dérangé, quand il rédigeait un récit ou une Nouvelle. Quand c’était le cas, il ne savait plus où il en était, si la personne qui vous interrompait vous demandait des nouvelles de la tante Berthe que vous n’avez plus rencontrée depuis des semaines et qui, quand c’est le cas, n’arrête pas de se plaindre.
La boîte d’allumettes dans la main gauche, il s’apprêtait à lancer l’une d’entre elles sur le frottoir quand le Smartphone résonna. C’était un numéro masqué. En général, il ne répondait pas à ce genre d’appel, pour la bonne raison qu’il s’agissait presque toujours d’une société qui voulait vous vendre quelque chose dont vous n’avez nullement besoin. Pourquoi, en ce samedi, avait-il décroché, aussitôt furieux contre lui-même, entendant une voix qui ne lui était pas familière et qui lui demandait si c’était bien lui ? Sans attendre que cette voix lui explique le motif de son appel, il déclara son identité à ce correspondant, en ajoutant qu’il n’avait pas de temps à lui consacrer.
Encore un qui allait lui raconter sa vie ou les bienfaits d’une poudre à lessiver dont la télévision faisait la publicité tous les jours au beau milieu d’une série américaine –– la télévision n’ayant plus que ce genre de programme à offrir.
Heureusement, il n’avait pas encore écrit la première ligne du futur récit qui devait se passer dans un lieu assez vraisemblable et où le lecteur pouvait éventuellement se reconnaître. Ce fut à cet instant qu’il entendit la voix lui demander encore une fois mon nom.
––Meunier ? Ici, Grosjean
Une voix d’homme. Une voix d’homme qui connaissait son nom. Une voix qui n’avait pas l’air de vouloir lui vendre quelque chose ; un homme qui avait déclaré son nom, certes, mais les compagnies d’assurances aussi appelle leurs clients par leur nom.  Pendant la semaine, il arrivait que certaines d’entre elles vantent une assurance décès, afin que votre parenté n’ait pas d’ennuis lors de votre mort : le cercueil en chêne… les petits fours… la salle à louer pour recevoir vos proches après l’enterrement, etc. Ici, rien de semblable. Quelqu’un l’appelait par son nom, et aucune assurance ni aucun produit de quelque société que ce soit ne se faisait entendre. Donc, ça n’avait pas l’air d’une arnaque. Il se méfiait pourtant et répondit comme s’il n’avait que cela à faire : “Je suis Georges Meunier, en effet, qui parle ?”
–– Meunier, l’écrivain ?
–– Je ne suis pas écrivain, je raconte des histoires… Mais j’ai mal compris votre nom… En outre, qui vous a donné mon numéro de téléphone ?
–– Peu importe. Vous n’êtes sans doute pas la personne que je cherche… Excusez-moi…
–– Vous n’avez pas répondu à ma question : qui vous a donné mon numéro de téléphone ?
–– Ça n’a pas d’importance vous dis-je…
–– Ça en a pour moi ?
–– Cela en aurait peut-être si vous étiez la personne que je recherche… Mais, comme je l’entends, ce n’est pas le cas, puisque vous n’êtes pas écrivain…
–– Puis-je vous poser une question ?
–– Allez-y, on ne sait jamais…
–– Que savez-vous à mon sujet ? Des détails qui ne me laissent pas croire qu’il s’agit là, tout compte fait, d’une mauvaise blague de votre part ?
Au vrai, il ne pouvait dire pour quelle raison, cet interlocuteur l’interpellait ; Il attendit quels événements de sa vie son interlocuteur pouvait connaître à son endroit, sans espérance aucune d’une réponse fiable. Pour le savoir véritablement, il eût fallu l’avoir côtoyé pendant son enfance ou durant mon adolescence ; cet homme devait, à tout prendre, avoir connu ses parents et le reste de sa famille pour qu’il puisse se faire une opinion ; cet inconnu devait, pour que ses propos le fassent réagir, avoir assister à ses joies ou à ses peines, à ses espoirs ou à ses désespoirs ; cet homme devait, se dit-il, connaître un tas de choses que ses lecteurs mêmes ignoraient, puisque son but n’était pas de raconter son existence quand il écrivait… Ça ne pouvait intéresser personne. Il possédait une page Twitter, sur laquelle des événements politiques et des faits sociaux intervenaient ; ses récits, contes et nouvelles littéraires figuraient sur le blog portant mon som. La page Twitter était donc une page de communication… Rien de plus ! Il n’y figurait point son adresse ni sa date de naissance…
–– Pardonnez-moi, mais j’ai du courrier urgent à terminer et je ne puis vous accorder que quelques minutes si d’aventure d’affaire est importante.
–– Je me suis marié…
–– Je suis content pour vous… Pourtant, sachez que votre homonyme ne me dit rien et vos épousailles non plus…
–– Lorsque vous mettrez un visage sur mon nom, vous comprendrez mon malheur…
Un malheur, par ce samedi pluvieux. Pourquoi pas ?
–– j’ai épousé une femme que vous avez connue et qui vous fit du tort, Meunier…
Ça commençait à être intéressant, l’affaire prenait corps, même si le nom de l’interlocuteur ne rappelait toujours rien à Meunier.
       –– Vous allez réaliser, si je vous dis que nous avons fait nos études ensemble…
Le Grosjean en question affirmait avoir suivi des éudes avec lui, s’être marié et pourtant ces faits ne lui disaient rien.
       Néanmoins, ça devenait sérieux. Meunier n’avait plus rencontré de camarades de collège, depuis des lustres. Ses années d’études étaient loin derrière lui. Il ne parvenait toujours pas à mettre un visage sur le fameux Grosjean qui l’appelait un samedi pour lui annoncer son mariage et un malheur.
–– La femme que j’ai épousée habite dans le faubourg dont vous n’avez certainement pas oublié le nom, puisque j’y demeure moi-même…
–– Si votre nom est bien Grosjean, comment se prononce votre prénom ?
–– Raymond…
–– Monsieur le Ministre ?
Il n’était pas ministre pour un cents, et pourtant, sa démarche d’intellectuel le désignait comme celle d’un futur ministre. Ils s’étaient connus à une époque donnée pour réelle, avaient partagé les mêmes joies, les mêmes goûts pour les arts, le même goût pour la vie. Ils avaient été tous deux éducateurs au patronage puis, ils s’étaient perdus de vue, du jour au lendemain. Meunier n’avait jamais cherché à en comprendre la raison.
Meunier, quant à lui, s’était marié, non sans difficultés, avec une jeune fille ravissante. Sa mère l’avait renié, car elle avait été contre ce mariage. Sa femme n’étant qu’une fille d’ouvriers, elle voyait d’un mauvais œil son fils se marier avec quelqu’un qui n’était pas de sa classe.
Mais, comme toujours au court de sa vie, Meunier avait outrepassé les raisons maternelles. Ses années de mariage furent heureuses, au début, ou presque, mais on pouvait avancer, cependant, que tout avait commencé à cause de sa grande timidité en regard à la sexualité, plus exactement en une peur de celle-ci que sa mère lui avait inculquée. Il n’était pas bien de parler de ces choses. Interdiction absolue de fréquenter les jeunes filles de son âge, interdiction absolue de participer à ce que l’on appelait autrefois, pendant son adolescente, des surprises-parties ou, parties, tout simplement.
Georges Meunier avait vécu pendant des années replié sur lui-même, obéissant à sa femme sur tous les points comme il avait obéi à sa mère autrefois. Il pouvait boire un petit verre de vin, de temps en temps, continuer à fumer sa pipe, comme il  l’avait toujours fait au temps de sa mère, manger posément et toujours être bien poli lorsque sa femme recevait sa famille. Une famille qu’il n’aimait d’ailleurs pas, mais qu’il subissait.
Le couple n’avait pas eu d’enfants, car la belle-mère de Georges avait décrété, dès le début de leur mariage, qu’un enfant était un obstacle dans la vie d’un couple. Néanmoins, la mère de sa femme avait eu plusieurs enfants, sans que son couple ne subisse  les moindres ennuis, sans que son couple ne fût brisé par leur naissance.
Georges Meunier ne s’était jamais révolté, bien qu’il observât les autres mener une vie normale, sans courber l’échine ; il s’était dit que sa vie devait être comme ça et pas autrement. Son existence le satisfaisait, car il n’avait nullement besoin de rendre des comptes. C’était un avantage. Sa vie était réglée telle une horloge et, quand son épouse, ou la famille de cette dernière, lui faisait une remarque quant à son comportement, il les laissant croire qu’il était de leur côté ; donc, quant il donnait raison à ces ploucs, il n’en pensait pas moins. Il avait décidé depuis son mariage de ne point se révolter. Pour quoi faire ?
Meunier avait écrit, toute sa vie, des mots les uns après les autres, afin d’essayer de former une phrase qu’il savait par avance très mal construite. Ce qui l’avait étonné, dès ses épousailles, c’était le fait que ni sa femme, ni la famille de celle-ci, ni sa belle-mère, ne l’avait critiqué parce qu’il n’était qu’un écrivain. Un mot qu’il avait en horreur. Donc, en ce qui concernait l’écriture, on lui avait foutu la paix. Ça lui rappela souvent une phrase de Gustave Flaubert : “la vie m’aura toujours permis de m’occuper comme je l’entends !”
Tous ces faits, tous ces événements-là, ne furent rien, jusqu’au moment où sa femme demanda le divorce pour une raison qu’elle ne savait pas elle-même. Une séparation que Meunier acceptât sans broncher. Pour quoi faire ? Il acquiesça, bien entendu, comme il l’avait toujours fait, sans broncher, sans se rebeller contre ce qu’il appelait : l’autorité !
Curieusement, peut-être pour la première fois, il n’y eut pas d’esclandre, lors de cette séparation. Il fut un peu étonné que, comme dans la majorité des divorces, ils ne se jetèrent point des méchancetés du genre : “Tu n’auras pas un cents, si tu crois que je vais me laisser faire, tiens attrape ce cendrier à la figure…etc.” Meunier prit ses clics et ses clacs et quitta sans bruits sa maison, pour aller vivre dans un coin perdu de la ville. Depuis huit ans, il s’était fait beaucoup de connaissances, mangeait de bon appétit, buvait généreusement, fumait toujours la pipe, écrivait sans relâche, espérant ne pas être dérangé pendant son travail.
Or, ce matin, une voix, qu’il n’avait point reconnue, le questionnait sur ce qu’il faisait, c’est-à-dire, sûr son occupation d’écrivain. Pire, l’homme, qui parlait dans le Smartphone, lui disait qu’il s’était marié avec une personne, que lui, Meunier, avait connue et que cette personne lui avait fait du tort.
Georges Meunier ne réalisa pas ; à ces propos, il ne pouvait réaliser. Et, il se souvint de la phrase qu’écrivit Saint-Exupéry, dans le Petit Prince : “Quand le mystère est trop impressionnant, on n’ose pas désobéir”. Donc, Meunier avait attendu, sans broncher, jusqu’au moment où son interlocuteur avait déclaré avoir épousé Inès Vacher. Ce nom, bien entendu, fit sursauter Georges Meunier. Il se demanda pour quelle raison, Raymond Grosjean avait célébré en juste noce son ex-femme. Comme on sait, Inès Vacher avait rendu la vie de Meunier impossible. Raymond, à l’époque, avait été retenu pour la noce ; sans pour autant deviner qu’Inès avait un caractère de chien ! Pour rester poli !
Il s’agissait bien d’un malheur, pour Raymond Grosjean, par ce samedi pluvieux. ? Mais depuis quand Inès avait-elle fait chier Raymond ?
–– Que me conseillez-vous ? dit ce dernier.
–– Autrefois, on se tutoyait, mon vieux…
–– Peut-être. Mais avec votre statut… enfin, avec ton statut…
–– Je n’ai aucun statut, mon cher, mais une vie paisible et des connaissances aimables, simples, distinguées sans pour autant se prendre pour des m’as-tu-vu quand je baise…
–– Tu en as de la chance.
–– Dis-moi, Raymond, Inès te menace ?
–– Depuis longtemps.
–– Et sa mère ?
–– Décédée. Elle était brave.
–– Dans la famille ?
–– Il y a encore deux membres de la famille qui vivent tranquillement ; ils sont tous pensionnés, comme toi…
–– Raymond, tu vas passer Noël avec eux ?
–– Je n’ai pas le choix.
–– On a toujours le choix. Je t’invite pour la fête de Noël et pour la Nouvelle Année, tu es d’accord ?
–– Comment vais-je pouvoir me sauver sans prendre une balle ?
–– C’est à ce point-là ?
–– Tu ne te rends pas compte. Lorsque tu vivais avec Inès, c’était différent, dans un sens…
–– Pourquoi ?
–– C’est elle qui a demandé le divorce, tandis que dans le cas présent, c’est moi qui veux me sauver…
–– Je t’envoie mon chauffeur, ce soir, Raymond…
Georges Meunier entendit des pas, sans doute dans l’escalier, puis dans le séjour, et une voix hurla :
–– J’ai tout entendu, mon petit, mais si tu crois que je vais te laisser partir, tu te trompes… Je suis toujours la patronne, ici… Dis à Meunier d’aller se faire foutre, avec ses amis… Tu n’iras nulle part…
–– J’en ai marre de toi, Inès, je te quitte, dit Raymond Grosjean en bafouillant.
––  Tu ne sortiras pas d’ici vivant, mon garçon, mais les pieds devant… Tu ne penses tout de même pas que j’irai en prison pour un loqueteau comme toi ? Je n’ai pas de revolver ni de couteaux et je ne t’étranglerai pas non plus…
–– Alors, que vas-tu faire, Inès, hein ?
Georges Meunier entendit un ordre, bref, sans appel, et Raymond Grosjean criant au secours, en étant déchiqueté par Vicky, le chien policier d’Inès, la garce qui ne s’était pas salie les mains et qui passerait un Noël de veuve bien tranquille auprès du sapin, après avoir mangé la dinde de Noël préparée avec grand soin par la servante qu’elle avait recueillie dans le caniveau un jour d’hiver et qu’elle payait très mal pour nettoyer sa maison

Liège (Belgique), novembre 2016,     
   





lundi 14 novembre 2016

La dame distinguée et l'homme seul

   
À Madame Virginie Vanos,
en toute affection,
 
    Tout le monde connaît l’heure bleue, cette énergie des vagues, des marées, un peu avant le lever du soleil. C’est assez reposant, lorsqu’on est au littoral, aux mois de juin ou de septembre. À cette heure-là, si vous n’êtes pas habitué à ce haussement d’épaules, quand les premiers vacanciers de la journée vous regardent avec une certaine insistance, vous êtes perdu, vous paniquez peut-être, et quelques mètres plus loin, vous vous surprenez à examiner votre mise pour voir ce qu’elle a d’inhabituelle.
     Elle n’a rien d’insolite, rassurez-vous, mais ce sont les estivants d’un mois de juin où le soleil se lève alors qu’ils sont encore barbouillés de fatigue et ils ne vous observent pas du tout ; leurs regards semblent vous analyser des pieds à la tête, les hommes se mettent à rire grassement, les femmes se parlent à l’oreille et sourient d’un air complice, en se touchant vivement les bras, rient comme pour piquer une note d’Opéra ; les enfants, très loin, se jettent à l’eau la tête la première, deux jeunes amoureux à cheval élancent leurs montures au bord des lames et vos yeux suivent le vol des mouettes dont l’une d’elle tombe le nez en avant pour chercher une arénicole.
     Rien n’eût été difficile, s’il ne se passait pas autre chose...
    Un homme parle abondamment. On pourrait dire qu’il répète sans cesse les mêmes phrases, un deuxième aborde plus modérément le sujet qu’il semble mieux cerner que l’interlocuteur précédent et le troisième reste muet, écoute les deux autres parler, gesticuler sans mot dire ; ce dernier se tourne sensiblement vers les femmes, scrute l’horizon des eaux marines qui se retirent à marée descendante et, là au loin, tout doucement, le soleil pointe, laiteux, sur les dunes qui sont fixées par des plantations de pins. Il note les pentes, considère les bouquets d’arbres ; il semble compter chaque buisson.
  Hier, il y a eu une grande fête à l’hôtel de l’Ambassade, pour fêter les vingt-cinq ans de carrière de l’un des trois hommes. Chacun a été ivre, sauf l’amoureux du calme et des dunes. Celui-ci a en horreur la bière, toutes les boissons alcoolisées et se contente d’un verre de vin rouge au déjeuner, un autre au dîner suivit d’une rincette.
    Il suppose cependant qu’hier, à la tombée de la nuit, il était à peu près dans l’état d’un homme qui a dépassé la dose. Peut-être, à cause du soleil de l’après-midi, lors de leur promenade dans la ville. Il se souvient, vaguement, ce matin, en fixant l’eau qui succède à son mouvement en avant de la nuit, que ses paupières picotaient, brûlant, qu’il se sentait les joues rouges, les membres engourdis, le cerveau vide.
    Il écoute la chanson des vagues s’échouer sur le sable : inégalité de la surface d’eau due aux diverses forces naturelles qui s’exercent sur le fluide en mouvement ; masse d’eau qui se soulève et s’abaisse en se déplaçant ou en paraissant se déplacer. En marchant, solitaire, l’homme bourre sa première pipe de la journée, passe vivement l’allumette sur le frottoir ; il semble sucer le tuyau de la pipe en racine de bruyère et, satisfait de ce rituel, contemple le tabac dans le fourneau. Et, comme on sait qu’il apprécie les mots aujourd’hui peu employés, on lui demande, comme d’habitude, s’il trouve sa pipée de tabac différente ce matin.
   On rie et, il se met à rire aussi, au grand étonnement des femmes. Puis, il redevient grave, regardant l’eau, et, on eût dit, à cet instant, qu’il disait un mot d’amour à l’horizon. À son regard, à son sourire en coin, on peut penser que c’est la première fois qu’il aime ainsi. Peut-être n’est-ce pas la mer qu’il aime, peut-être est-ce tout simplement la vie ? Moment important. Il semble profondément ancré dans la vie ; il voudrait, semble-t-il, y rester éternellement, ne plus penser à rien d’autre et devenir comme une plante au soleil. Est-ce un rendez-vous avec le destin ?
  Le destin, peut-être. Dans la ville, hier, le crépuscule était tombé, lorsqu’il entendit les champs des oiseaux et le murmure d’une source. Étaient-ce ces petits détails qui le rendait mélancolique, ce matin-là ? Il divorça, voici longtemps, et il n’avait jamais compris pourquoi ni cherché à le savoir. C’était arrivé, comme ça, sans prévenir. Peu importe. Quelques années plus tard, il était veuf. Là non plus, il n’avait jamais essayé de comprendre pourquoi sa femme, toujours en parfaite santé, était morte d’un cancer du sein le laissant sans même un souvenir.
   Pendant la soirée d’hier, il avait remarqué une jeune femme très élégante, assise dans un fauteuil de tissu vieil or, qui regardait la piste de danse les yeux dans le vague. C’était peut-être la seule femme à l’air distingué ; elle faisait songer à une dame appartenant à une classe supérieure. L’après-midi, la danse des feuilles et celle des animaux à la saison des amours, le soir celle des couples, aujourd’hui matin, celle des vagues.
 La femme ne se mouvait point sur les airs langoureux, encore moins sur le rock et le rap. La piste au-dessus de laquelle des lumières de couleurs éblouissaient les danseurs était remplie de jeunes qui offraient les danses du 20ème siècle : be-bop, biguine, blues, boléro, le rock, le rap, le twist, le jerk, la lambada ou la mambo.
   Les moins jeunes s’offraient les danses anciennes : allemande, bourrée, branle, cancan, chahut, contredanse, cotillon, courante, forlane, gaillarde, galop, gavotte, loure, mazurka, menuet, passe-pied, pavane, polka, quadrille, rigaudon, saltarelle, scottish, volte. Charleston, fox-trot, java, rumba, samba, shimmy, boston, slow, tango et bien sûr la valse.
    Il y avait de tout.
 Les danses s’interrompaient, les couples se dénouaient, et l’on cessait de voir, pendant un instant, les têtes tournoyer. L’orchestre nègre recherchait une musique sur laquelle on pouvait encore danser, inspirée d’un rythme bien particulier. Tout le monde se dirigeait à nouveau vers la piste, sauf la dame distinguée et l’homme seul. On passait au country. Ils observaient, avec envie, semblait-il, cette foule bariolée, vêtue des couleurs les plus voyantes de l’arc-en-ciel.
    Que s’était-il passé, ensuite ? Question qu’il était en droit de se poser en marchant lentement sur le sable fin où, de temps en temps, ses pieds nus se blessaient sur des écailles de moules. L’avait-il invitée à danser, comme les autres hommes eussent souhaité le faire sans désinvolture ? Un sentiment profond, proche de l’amour, s’était-il emparé de lui, sans qu’il ne s’en rende compte, en écoutant du country ? Elle semblait apprécier cette musique américaine populaire dérivée du folklore blanc du sud-ouest des États-Unis ; il éprouvait un sentiment vague, indéfinissable, qui s’épanouissait comme une plante.
  Souffrait-elle, parfois, de cet état de conscience complexe, généralement brusque et momentané, accompagné de troubles physiologiques : accélération du pouls, palpitations, sensation de malaise, tremblements, agitation ? Avait-elle cette sensation, agréable ou désagréable, considérée du point de vue affectif ?
    Cette femme avait tout cela, à coup sûr, en plus des plus beaux yeux du monde. Alors que chacun regagnait sa place, il avait entendu un homme d’un certain âge la complimenter sur ses dispositions naturelles : « Quel talent vous possédez, madame ! ». Ce à quoi elle répondit vivement : « Pour avoir du talent, monsieur, il faut être convaincu qu’on en possède », disait Flaubert.
   L’importun s’éloigna, après s’être incliné, et avait murmuré : « Bien sûr... Bien sûr... ».
    Elle avait décroisé les jambes et regardant fixement l’homme seul, pour la première fois, elle lui adressa un sourire, comme pour lui montrer qu’elle le comprenait bien.  Il sourit de satisfaction. Était-ce un signe ? Il la vit demander une cigarette à son voisin. Il ne fumait pas. À sa gauche, un homme lui tendit un étui en or sur lequel étaient gravées des initiales. Elle saisit une cigarette à bout de liège et remercia quand il lui offrit du feu dont la flamme jaillissait d’un briquet de prix.
   L’homme tira de sa poche un paquet neuf et le lui tendit comme pour dire : « Acceptez le paquet ? ». L’inconnu voulut entamer une conversation. Alors, sans prévenir, la dame posa la cigarette dans le premier cendrier venu, se leva d’un bon, dirigea l’attention de l’homme seul sur elle, comme un appel au secours, comme l’appel du cor au sein d’une forêt fait dresser l’oreille, et, à la fin du country, ils se retrouvèrent enlacés dans des slows langoureux.
  Ils ne dirent pas un mot en dansant et, se remercièrent presque de ne pas se connaître, avant de se quitter. Sa chair ne ressemblait pas à celle des autres femmes. Elle était plus serrée, plus dense, avec des muscles capables de se tendre instantanément à la façon des chats. Il la raccompagna, vieux jeux, sans doute, jusqu’à sa table, et regagna la sienne.
   L’homme à l’étui en or avait changé de place. Ce fut un soulagement pour l’homme seul de la voir échanger les cendriers. Il ne savait pas pourquoi il avait été inquiet de la voir fumer, tout à l’heure, avant de danser avec lui, quand elle avait soufflé la fumée très loin vers le buffet.
     Un jeune homme vint lui demander de lui accorder la danse suivante, sembla-t-il, mais elle refusa. Quelqu’un d’âge mûr, auprès de notre homme seul, sortait de sa poche un calepin où on voyait des noms écrits d’une main maladroite, comme s’il avait voulu rédiger, comme par ironie, une sorte de carnet de bal. Il souriait, en griffonnant, se disant sans doute qu’il n’y avait pas d’âge pour se distraire ni pour passer le temps lorsqu’on était seul.
    Certains dormaient, abrutis par l’alcool, d’autres s’entretenaient à voix basse des derniers événements de la journée. Il faillit s’assoupir à son tour. Les mots tracés par son voisin de table n’avaient pas d’importance ; rien n’avait plus d’importance que la dame de ses pensées avec laquelle il venait de danser, et qui, lorsqu’il leva la tête, avait mystérieusement disparu !
    On sentait la fraîcheur pénétrante qui, à la mer, précède plus encore le lever du soleil. Sa pipe s’était éteinte.Ses compagnons riaient toujours et semblaient ne plus s’apercevoir de sa présence. Une jeune maman et sa fillette se promenaient non loin du groupe ; tous s’étaient mis à jouer au ballon avec la gamine à sa grande joie et au grand ravissement de la maman.
  Il voulut rallumer sa pipe, lui trouva un goût douteux, la frappa sur la paume de sa main gauche et se mit en devoir de s’en charger une nouvelle de gros tabac. Tout le monde riait, lorsqu’il employait le mot « charger ». Il avait expliqué qu’une pipe, c’était un peu comme un canon : on la chargeait de tabac comme on aurait chargé de poudre un canon.
     En quelque sorte, il était le canonnier.
     Pourquoi pas ? Cela pouvait être vrai et poétique à la fois. Un souvenir d’hier soir, encore, quand il avait observé sa belle inconnue. Il ne l’avait pas vraiment regardée. Il manquait d’expérience. Jusqu’ici, il n’avait guère vu dormir que sa mère et sa femme. Après avoir été enceinte de son frère, oppressée par le poids de son corps, sa mère paraissait plus jeune au petit jour que pendant la journée. Les traits comme gommés, elle retrouvait une moue de petite fille, comme sur les photos jaunies de son enfance. Il n’aurait jamais vu sa femme, à la poitrine laiteuse, avoir l’instinct maternel, propre à toutes les femmes. En était-il de même pour la jeune femme ?
   La jeune femme était jeune, entre trente et quarante ans, mais l’expression de son visage était celle de quelqu’un de plus mûr, il s’en souvenait ce matin. On eut dit qu’elle n’était pas d’ici, à sa façon de se replier sur elle-même. Et, pourtant, elle n’était pas inconnue de tous, puisque quelqu’un l’avait complimentée sur ses dispositions naturelles et qu’elle y avait répondu, quelque peu froidement, par des mots qui eussent pu se passer de commentaires si elle n’avait cité Flaubert. Que venait faire Flaubert dans sa vie et dans son travail ? Appartenait-elle au monde des Lettres ?
  Les autres étaient déjà fatigués de jouer avec la petite fille au ballon et proposaient d’aller prendre un café au lait et de manger des croissants à une terrasse. Ils lui faisaient de grands signes, les bras levés au-dessus de la tête, et il remonta la pente sablonneuse qui menait à la digue. Beaucoup de personnes étaient déjà au travail et arrangeaient les emplacements des parasols et des cabines sur les plages payantes.
     On séparait les plages publiques des plages privées par une interdiction grotesque de fumer dans l’une pour ne pas incommoder les non-fumeurs de l’autre. Les cafés nettoyaient leurs glaces ; sur la digue, déjà, des enfants patinaient sur leurs rollers, sans doute pour ne pas importuner les personnes âgées qui se promèneraient en début de matinée.
     Les premiers estivants sortaient des appartements meublés ou des hôtels ; certaines femmes en maillot de bain une pièce, les autres, les plus nombreuses, en bikini, parfois même très exigus. Il en était même qui surgissaient, avant d’atteindre la plage, uniquement enveloppées dans de grandes serviettes éponges.
     Assis dans un fauteuil d’osier, l’homme, au lieu de s’abandonner pour se vider de sa fatigue de la veille, semblait inquiet, un creux au milieu du front, et parfois, les coins de sa bouche frémissaient comme au passage d’une douleur ou d’une image déplaisante. À le regarder ainsi, on eût dit qu’il ignorait où il était. La digue était bordée de panneaux publicitaires, qui vantaient les bienfaits de produits divers, annonçaient les prochaines prestations de chanteurs de variétés au Casino.
    Il était fatigué, malgré la nuit, malgré son réveil à l’aube, les yeux ouverts. Une question importante, à laquelle il ne trouvait nulle réponse, depuis tout à l’heure, hantait son esprit : où avait-il passé la nuit ? Où avait-il dormi, une fois les portes du dancing fermées ? Il n’était pas rasé. Quand il avait ri, tout à l’heure, sur le sable, ce fut d’une façon contrainte, il s’en rendait compte, à présent, comme s’il avait eu l’esprit ailleurs.
  Ses amis l’interpellaient, tout à coup anxieux, semblait-il. Était-il malade ? Était-ce dû à tous les whiskies qu’il avait bus ? Ce n’était pas possible qu’il ait bu du whisky, il n’appréciait pas cette boisson. Ce qui était vrai, puisqu’il en avait goûté une fois dans sa vie et qu’il avait été malade par la suite.
   Une jeune femme passa, à cet instant, et s’arrêta devant sa table en lui demandant s’il allait mieux que la veille. Il ne se souvenait pas avoir été mal. Était-il amnésique, tout à coup ? Cela s’était-il produit à cause du départ de la jeune femme ? En avait-on profité pour le faire boire de l’alcool et son amnésie avait-elle des raisons affectives ?
     Soudainement, il y eut comme un déclic, peut-être à cause de la femme qui venait de s’arrêter à hauteur de sa table. Tout à l’heure, en passant devant l’Ambassade, le déclic s’était produit. Si l’Ambassade était fermé, ce matin, sans vie aucune, comme un bateau en rade inconnue, il n’y avait donc pas dormi. Il en était sorti à Dieu ne sait quelle heure, ivre sans doute, puisqu’on lui disait qu’il l’avait été.
   Il ne réalisait pas, il ne pouvait pas réaliser. Il n’avait jamais été ivre. Ce qui l’inquiétait le plus, c’était de savoir où il avait dormi. C’était trop flou. Il regardait ses chaussures dans lesquelles il y avait du sable et de l’eau. Il frissonnait moins que tout à l’heure avant que le soleil se lève et qu’il faisait assez frais. Il songeait à nouveau à la jeune femme d’hier.
    Il la cernait un peu, maintenant, se demandant pour quelle raison elle avait attiré son regard. Il se demandait si ce qui l’avait frappé en elle, à l’Ambassade, ce n’était pas le fait qu’elle ne vivait pas avec les autres. Elle ne participait pas. Elle restait seule parmi les autres.
    Ils ne s’étaient pas parlés, en dansant, il ne lui avait posé aucune question. Il avait accepté de danser, parce qu’elle lui avait adressé un regard, comme une supplique, pour qu’elle puisse se débarrasser de l’homme à l’étui en or et au briquet de prix.
   Elle n’avait pas éprouvé le besoin de s’expliquer ou de le remercier. Lors de la danse, pourtant, quand leurs corps s’étaient rapprochés, elle avait guidé ses gestes. Elle avait remarqué qu’il n’avait jamais évolué sur une piste de danse.
    Lorsqu’il la regarda, pendant toute la soirée, elle se passait souvent les doigts dans les cheveux, l’air réfléchi. Elle était calme. Elle resta toujours calme, durant la soirée. La vie ne semblait pas avoir d’emprise sur elle. Ce matin, assis sur une chaise en osier, un peu surpris par la réflexion de la femme et des propos de ses amis, il ne bronchait pas ; il écoutait, tout à coup, une sortie de messe, dans l’intérieur des terres, ce qui lui fit supposer qu’on était dimanche. L’église, les maisons devaient avoir la même forme que partout ailleurs, et les fidèles, sur le parvis, évoluaient selon des rites identiques.
  La jeune femme de la nuit connaissait-elle les messes du dimanche ? Avant son mariage, il assistait à la grand-messe du dimanche à 11 heures avec sa mère. Son père vivait toujours. Heureuse époque. Après la messe, il bavardait avec l’un ou l’autre des activités prévues pour l’après-midi au patronage et tous se demandaient si, le président du patronage serait encore en retard, ne se montrant que pour participer à un match de football.
      Son père n’allait plus à la messe depuis la mort de son second fils. Lui, le premier enfant, il vivait et il allait à la grand-messe de 11 heures avec sa mère ; un Martini était préparé dans le frigo par son père pour le retour de sa mère ; jadis, l’homme seul d’aujourd’hui buvait une orangeade avec une paille. Son père, ce n’était pas « son père » : c’était « papa ». C’est bête de pleurer pour un mot, lui avait-on dit. Pas pour celui-là et vous verrez comme on est véritablement malheureux quand on ne peut plus le dire à personne, avait-il coutume de dire aux autres.
    Lorsque le trio était réuni, cela aurait dû être la fête et ce ne l’était qu’en partie. Son papa, fier comme Artaban de la préparation de ses mets succulents, raffinés, apportait les plats à table, les présentant d’abord à la ronde, comme dans un restaurant de grand luxe. Le papa savait déjà ce qui allait se passer car, au lieu de faire honneur ne fût-ce à un plat, il regardait son papa en disant qu’il n’avait pas faim. Ses parents aussi avaient l’appétit coupé. Il est vrai, disaient-ils, qu’avec tous les médicaments qu’on lui donne pour sa santé...
    Les dimanches, les semaines, les mois, les années passaient. Avec le temps, sa mère et lui n’assistaient plus à la grand-messe du dimanche. On célébrait une messe, le samedi soir, à 20 heures. Son père était mort. On avait dit que « C’était son heure » ; pourtant, certaines heures semblaient impossibles à vivre. Il faudrait pouvoir les supprimer.
    Pour lui, le meilleur moment de la messe, c’était quand c’était fini, à la sortie. La messe est dite. Il marchait en compagnie de deux ou trois personnes d’âges ; elles se racontaient leurs histoires de familles, en rentrant à la maison, appuyées sur une canne ; on passait devant une place où étaient étendus des graviers, une vraie place, asphaltée alentour.
      On voyait d’autres groupes revenir lentement ; ils se souhaitaient une bonne soirée, et parfois, une bonne semaine, sachant qu’ils ne se reverraient plus avant le prochain samedi. On passait devant une petite chapelle, peinte en vert, dédiée à Sainte Thérèse d’Avila, tandis que, tout à gauche, s’étendait un pâté de maisons appartenant au Logis sociaux.
       Autrefois, sa grand-mère faisait partie du groupe. Il y avait un homme aussi, petit, le nez en trompette, les joues roses ; il portait un bonnet, sans bord, couvrant presque tout son crâne, puisqu’il était chauve. Il avait travaillé « au gaz », comme on disait. Il parlait beaucoup, selon les jours, mais avec discernement. « Après l’esprit de discernement, ce qu’il y a au monde de plus rare, ce sont les diamants et les perles », disait La Bruyère. Il ne fumait pas, on ne lui entendait jamais parler d’alcool et semblait n’avoir aucuns défauts.
     Son épouse et lui possédaient un petit chalet en bois, peint en vert, bien entretenu ; ils devaient le vendre plus tard, quand ils avaient fait construire une maison en briques tout à côté. Après les avoir reconduits chez eux, le petit groupe marchait encore un peu et, après avoir bien regardé dans les deux sens, il reconduisait la dernière personne jusqu’à sa porte, après beaucoup d’embrassades.
       Aujourd’hui, le regard toujours vague, l'homme seul songeait à toutes les différentes époques de la vie qu’il avait traversées : son enfance, son adolescence et ses études secondaires, sa maladie, sa vie d’homme mal aimé par un premier amour, l’amour inachevé avec sa seconde compagne. Il avait aimé. Beaucoup. Beaucoup trop. Il avait aimé sa femme. Elle était telle qu’il l’avait désirée, au début, et lui avait presque apporté ce qu’il attendait d’une épouse. Il n’avait jamais eu de reproches à lui adresser, ou plutôt, il s’efforçait de ne pas lui en chercher, pour oublier qu’elle n’était pas un ange.
     Il lui arrivait, encore, jadis, de penser « nous », en songeant à leurs bons moments. Il savait que c’était ridicule de vouloir compter leurs bons moments par heures, jours, mois, années. Une cassure s’était produite. Cela ne signifiait pas que le passé n’avait pas existé, encore moins qu’il reniait tout ce qu’il avait aimé. Mais, depuis lors, il vivait dans un monde différent. Il n’aurait pas remarqué la jeune femme de la nuit, pendant ses années de mariage. Il en était convaincu.
    Sa femme n’était jamais sortie du pays, sauf une fois pour un voyage éclair en Italie. Elle était toujours restée dans son coin, se contentant d’additionner, de soustraire ou de multiplier des chiffres. Lorsqu’elle quittait son travail, quand elle rentrait, on l’entendait parler « à la façon de... ». Au début, il lui avait d’ailleurs dit : « Tu es une gamine et tu resteras toute ta vie une gamine ! ». Elle n’avait pas de personnalité propre. Elle recommençait tous les jours à débagouler les mêmes inepties et ne s’en rendait pas compte. Ce n’était pas la femme qui, en entrant, affirmait des propos qui étaient les siens.
    Sa femme avait cessé d’exister un jour de mai. Elle était morte, une première fois, lors de sa demande en divorce et son décès n’avait eu aucune incidence sur lui. Toute sa vie, il avait été piégé, par sa mère comme par sa famille. Il s’était laissé piéger par sa femme, pendant des années. Elle avait demandé le divorce, parce qu’elle s’ennuyait, peu de temps avant la fin du remboursement du contrat par lequel une somme d’argent avait été mise à disposition pour l’achat de leur maison.
   En juin, la maison était payée. Certes, pendant toutes ces années, le ménage avait été bien tenu, il mangeait bien, il buvait bien. Avant qu’il ne demande quelque chose : il l’avait ! Il avait d’ailleurs affirmé à sa belle-mère et à sa femme : « Vous m’avez acheté, sans plus ! » Sa belle-mère avait ironisé : « Tu ne crois tout de même pas que ma fille a attendu après toi pour se marier ? Quand elle était plus jeune, au dancing, elle avait à ses pieds tous les garçons qu'elle voulait, beaucoup plus beaux et beaucoup plus riches que toi... elle n’avait qu’à se baisser ! »
      Il avait simplement murmuré : « Pourquoi ne l’a-t-elle pas fait ? »
   Beaucoup plus tard, il avait répété toutes ces paroles à sa femme, en ajoutant :
     — Malgré tout, dans ma vie, j’ai vu pas mal de choses que tu ne verras jamais ! J’ai voyagé avec mon père, de gauche et de droite, et j’ai appris une certaine classe d’hommes. Je n’ai rien, tu le sais, contre l’ouvrier. Cependant, il y a ouvriers et ouvriers.
      « Il y a ceux qui travaillent aux fonds des mines et se salissent les mains : ils sont heureux de pouvoir rentrer dans leur foyer, auprès de leur femme et de leurs enfants... ensuite, il y a une seconde sorte d’ouvriers : ceux qui prétendent en être, alors qu’ils souhaitent tout simplement faire partie de la petite bourgeoisie, ce qui est ton cas...
    « Quant aux hommes riches, j’en ai connus, de toutes conditions, bien entendu ! L’homme riche, celui que j’ai rencontré le plus souvent, est celui qui dit à son épouse : “Bobonne, dans le coin !” : tout simplement, ma grande, parce que c’est lui qui fait bouillir la marmite !
      « Aussi, indépendante comme tu l’es — souviens-toi qu’il n’y avait que deux chambres dans la maison que tu avais fait construire — tu n’aurais pas supporté que l’on te parle comme ça ! Je terminerai par t’avouer que ce ne fut vraiment pas un exploit de me mettre la main dessus, comme disait ma mère.
       « Elle qui croyait que c’était par intérêt pour sa maison que tu m’épousais, alors que, bien au contraire, c’était parce que je n’avais rien. N’ayant rien, invalide, je ne pouvais pas te dire : “Bobonne, dans le coin !”, puisque c’était toi qui allais faire bouillir cette marmite... »
       Il lui avait dit ça, un peu avant qu’elle ne lui offre un voyage en Égypte. Et, en plus, pour corser l’affaire, elle n’avait même pas d’amant ! Il aurait tant aimé qu’elle eût un amant, pour voir combien de temps il l’aurait supportée. Ses défauts, qu’il s’efforçait de ne pas lui chercher pour oublier qu’elle n’était pas un ange, étaient de petits riens : elle était la plus belle, la mieux éduquée ; elle connaissait tout, mieux que les autres ; elle ne supportait guère qu’on la contredise ; elle se demandait comment il était possible, à quelqu’un, de ne pas avoir d’« amis », car elle croyait au mot amitié en lieu et place de camarade ou de connaissances.
       « C’est mon choix », disait-elle.
    Ce matin, assis dans ce fauteuil d’osier, il se souvenait du jour heureux — il n’aimait pas ce mot — où le téléphone avait retentit, alors qu’il se trouvait entre quatre murs, dans un studio à 500 euros. C’était Maryse. Elle parlait d’une voix sonore, un peu nasale : « Nancy a eu un malaise cardiaque, Philippe, je voulais te prévenir au cas... » Elle était morte. Il avait répondu : « Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? »
   Il n’avait pas à se déplacer pour regarder un cadavre. Ça ne le concernait plus. Ils avaient divorcé. Elle était morte.  Et après ? Ce n’était pas en larmoyant qu’on allait la ressusciter, pas vrai !
   Tout le monde l’avait attendu, on avait laissé la caisse ouverte, pour qu’il la voie une dernière fois. Il n’était pas venu. Les gens, encore eux, ceux du quartier, et d’autres, auxquels on avait raconté l’événement, n’avaient pas trouvé son attitude très correcte. On avait dit : « Il aurait pu venir, après tout ce qu’elle a fait pour lui ! » Qu’avait-elle fait, sinon l’épouser ? Sans ce mariage, elle serait restée une vieille fille acariâtre ; de son côté, il se demandait si ses derniers jours eussent pu être pires que ceux-ci, en y réfléchissant à tête reposée.
       On entendait le grésillement du sable qui pleuvait finement contre les murs.
   — Moi, je vais manger, dit Nathalie envers le groupe, qui m’aime me suive ! »
      Tout le monde entra dans une petite brasserie où le patron venait de finir son mastic. Pour lui, Philippe Sarot, le temps passé n’était plus que cendres, depuis longtemps. Sans le connaître, sans s’être parlé, la jeune femme de la nuit le comprenait certainement. Elle n’avait pas essayé de lui demander s’il avait eu une union maritale, ni où était son épouse, cette façon banale de savoir si le vis-à-vis est libre ou non.
     À la terrasse de la brasserie, ses yeux restaient fixés, émerveillés, sur une mouche qui tournait autour de lui ; la mer étincelait sous le soleil ; le temps était incroyablement radieux ; l’eau était de la couleur du ciel et, comme elle reflétait la lumière, comme le soleil était à la fois au-dessus et en-dessous, il n’y avait plus de limite à rien et il pensa qu’il regardait l’infini.
   Il entendit la voix d’Émilie qui, à son tour, questionnait : « Vous venez, Philippe ? » Il répondit, méchamment : « Vous n’avez pas peur de la présence d’un ivrogne ? ». Ils rentrèrent, sans répondre, avec un haussement d’épaules. Au loin, on apercevait des mats, des cheminées de navires ; on entendait des sirènes.
   Il songea que cette immensité de la mer était comparable à l’immensité du désert. Lorsqu’il tournait la tête, il voyait des taches d’ombres et de soleil ; à de certains endroits, il sentait le frémissement de l’air, entendait les bruits les plus imperceptibles. Il était vraiment, il se le répétait, dans un autre monde : celui de la mer et d’une femme de la nuit dont il garderait toujours le souvenir.
  Il sentit une présence, derrière lui. Il allait se retourner et se fâcher contre ses camarades à la seule idée qu’ils viennent encore le chercher pour aller manger un affreux croissant, lorsqu’une voix murmura à son oreille :
     — Vous n’aimez pas les croissants, M. Sarot ?
     C’était elle. La femme de la nuit. La femme distinguée. Elle avait un fort accent flamand et elle l’observait doucement ; on parlait de la scission du pays, à cause d’un langage, et, tout à coup, deux personnes remettaient tout en question ; Sarot avait les larmes aux yeux et n’essayait même pas de les retenir ; les yeux de la jeune femme étaient mouillés aussi ; on se serait cru en mai 1940 quand l’amour entre Flamands et Wallons était toujours là ; quand ils pleuraient comme des gamins à cause de la capitulation de la Belgique.
     On aurait juré, à les voir, qu’ils avaient passé toute leur vie à chercher l’autre en sachant qu’ils ne le rencontreraient jamais. Il se leva et ne pouvant prononcer une parole, tant il était ému, ce fut elle qui s’avança vers lui, sans rien dire, en lui prenant le bras. Sa peau, ses yeux, tout son corps élancé aspiraient avidement le soleil et on pouvait dire que sa gracieuse silhouette savourait toutes les nuances de la lumière.
   Elle lui demanda à nouveau s’il aimait les croissants et il répondit par un oui empressé. Il s’en voulait un peu, à cause des autres. Il est vrai qu’ils avaient été vaches avec lui dans leurs propos au sujet de l’alcool. Qu’allaient-ils dire, la voyant avec lui ? Allaient-ils protester ? Allaient-ils se moquer ? L’inviter à leur table ? Il faillit ouvrir la bouche pour lui demander la raison de son départ la nuit passée. Songeant que cela ne regardait qu’elle, il ne le fit point. Cette question était pourtant importante, à ses yeux, car il hésitait à croire, maintenant, qu’il ne la touchait pas.
    Avant d’entrer dans la taverne Le Détroit, la dame distinguée de cette nuit, dont il ne s’était pas encore informé du nom, à cause de son émoi amoureux qui lui faisait tourner la tête, prenait possession du paysage. La mer était d’un beau difficile à décrire ; d’un côté, on apercevait des bateaux à vapeur, de l’autre des barques de pêche dont les voiles et les filets séchaient au soleil ; sur le bord d’un quai des mats étaient balancés par la marée.
   Quand ils entrèrent dans la taverne, ce fut un tonnerre d’acclamations : ce bruit émouvant des ovations lointaines qui annonce le héros. Il ne pouvait rien dire. On eût dit qu’il attendait que la dame de ses rêves lui ordonne de parler. Et tout le monde attendait. Ce fut Émilie qui rompit le silence, en s’adressant à lui :
     — Voyez-vous, Philippe, nous plaidons coupables. Mademoiselle Élise Van de Grottenert, licenciée en Lettres françaises, malgré ses origines néerlandaises, a voulu vous rencontrer pour vous parler de votre métier à tous les deux et...
      — Ce n’est pas un métier, interrompit Sarot, mais une simple passion à travers laquelle passent nos émotions, mademoiselle...
  Émilie poursuivit et elle expliqua combien mademoiselle Van de Grottenert s’était informée sur les dispositions littéraires de Sarot. Elle avait été surprise, ajoutait-elle, de voir un écrivain comme lui se mettre si peu en évidence, alors que son talent était reconnu par-delà les mers.
    — Pour avoir du talent, il faut être convaincu qu’on en possède, dit Sarot, et vous citiez Flaubert bien à-propos, ma chère mademoiselle, en ce qui nous concerne...
    Il avait insisté sur le nous d’une façon qui ne souffrait aucune discussion, quant à la généralité de l’action d’être convaincu. La belle dame si distinguée ne s’offusqua point de la verve endiablée de Philippe Sarot. Au contraire. Elle affirma, avec son fort accent flamand délicieux à entendre, que la Communauté française avait en Sarot un homme de... mérite, avait-elle hésité avant de prononcer le fameux mot talent.
    Les amis buvaient sans discontinuer, dans leur coin, pendant que la prose et la poésie étaient à l’honneur dans l’autre. Soudainement, Sarot aperçut une ombre qui se détachait du fond de la taverne. Il reconnut aussitôt la jeune femme qui était passée une heure plus tôt sur la digue. Celle-là même qui s’arrêta devant sa table en lui demandant s’il allait mieux que la veille, alors qu’il ne se souvenait pas avoir été mal. Il s’était même demandé s’il était amnésique et si cette amnésie avait des raisons affectives ? En avait-on profité pour lui faire boire de l’alcool ?
   La jeune femme se mit à rire et admit qu’il s’agissait d’un gentil complot organisé à la demande de Mademoiselle Van de Grottenert et de ses amis ; ils lui avaient demandé de jouer le jeu, alors que la jeune femme, dans la soirée d’hier, n’avait pas mis les pieds à l’hôtel de l’Ambassade. Mademoiselle Van de Grottenert lui prit le bras, et, au moment même où ils allaient sortir, ils s’arrêtèrent, heureusement surpris, en reconnaissant, le slow qu’ils avaient dansé la nuit dernière sous les haut-parleurs de la salle.
   Ils ne trouvèrent rien d’autre à dire, en se retournant, que merci. Émilie  lança du fond du cœur à travers la salle : « Soyez heureux ! »
     Mademoiselle Van de Grottenert se sentait-elle libérée comme Philippe Sarot l’était en ce moment ? Qui sait ? Avait-elle eu la même vie ? Sarot avait tout le temps pour l’apprendre. Certes, il avait passé des années enfermé, tant avec sa mère qu’avec sa femme. Est-ce que cela avait été du temps perdu ? Sans toutes ces années passées, aurait-il connu Élise ? Il ne souhaitait pas chercher de réponses à toutes ces questions.
    C’était l’instant présent qui comptait. Philippe Sarot ne voulait plus se retourner sur les cendres du passé. Ils s’avançaient vers l’intérieur des terres, lesquelles semblaient de plain-pied avec la mer. Ils entendirent le grincement des agrès du gros bateau qui venait d’entrer dans le port. 
      Avaient-ils l’impression, l’un et l’autre, qu’ils ne reviendraient plus sur cette plage ? Le père de Sarot lui avait dit : « Fils, on n’est jamais heureux deux fois au même endroit ! »
       Ils regardèrent un petit fanal, en haut d’un mât. Il devait avoir l’air, la nuit, d’une grosse étoile se promenant parmi les autres. Leurs pas allèrent se diriger en direction de la ville commerçante avec ses grands buildings, mais, avant, ils se promenèrent une dernière fois dans les rues où les maisons aux tuiles rouges étaient plus basses que partout ailleurs. Les magasins étaient ouverts mais beaucoup de commerçants faisaient encore la toilette de leur boutique.
      Philippe Sarot se dirigea vers l’une d’elle où une fleuriste arrangeait des fleurs dans des sceaux. Il sortit avec un énorme bouquet de fleurs et, se dirigeant vers sa compagne, le cœur battant à se rompre, il dit : « Élise, je... »
       — Chut ! répondit-elle.
       Peut-être saurait-il un jour où il avait dormi après cette soirée à l’hôtel de l’Ambassade ?


                         Liège (Belgique),novembre 2016