vendredi 19 juin 2015


DES GRANDS VIDES QUI VOUS RICANENT A LA FIGURE

       Elle porta la main sur moi avec cette hardiesse que les femmes puisent dans la violence de leurs désirs ; une lumière froide sortit de son corps et surtout de ses pores, car aussitôt qu’elle m’eut touché, on entendit un cri semblable à celui d’une crécelle.
       Cette aigre voix, si c’en était une, s’échappa d’un gosier presque desséché.
       À cette clameur succéda vivement une petite toux d’enfant, convulsive et d’une sonorité particulière.
       À ce bruit, les autres jetèrent les yeux sur nous et leurs regards furent comme des éclats.
       La jeune femme eut voulu être au fond de La Meuse. Elle prit mon bras et m’entraîna vers une pièce étroite. Hommes et femmes, tout le monde nous fit place. Parvenus au fond des salles de réception, nous entrâmes dans une sorte de boudoir, à l’espace demi-circulaire.
       Ma compagne se jeta sur un divan, sans trop savoir où elle était.
       –– Ma chère, la folie vous guette, lui dis-je.
       –– Pas encore, répondit-elle après une pose pendant laquelle je l’admirais, mais est-ce ma faute si je n’apprécie guère la littérature actuelle ? Si l’on peut appeler cela de la littérature ! Pourquoi ces gens, qui croient appartenir à une élite, laissent-il exercer leur maigre talent dans ces salons poussiéreux ?
       –– Allons, dis-je, vous imitez les sots…
       –– Non. Je vous explique le pourquoi de mon état d’âme sur le champ…
       Et elle m’expliqua. Nous pensions, je ne m’en doutais point, la même chose sur l’écrit, c’est-à-dire que le temps était passé du Beau. L’humanité, quitte à y revenir, n’en avait que faire depuis longtemps. Depuis des années, l’art était devenu scientifique, de même que la science artistique ; tous deux se rejoignaient au sommet après s’être séparés à la base.
       Aucune pensée humaine ne prévit à quels brillants soleils psychiques écloraient les écrits de notre temps. En attendant qu’ils fussent des œuvres, nous sommes dans un corridor plein d’ombres, nous tâtonnons dans les ténèbres en écrivant des livres de cuisine comme toute littérature.
       Nous manquons de repères ; la terre nous glisse sous les pieds, le point d’appui nous fait défaut à tous, littérateurs et écrivailleurs que nous sommes. À quoi cela sert-il ? À quel besoin répond ce bavardage ? De la foule à nous, aucun lien ; l’élite dit : « tant pis pour la foule ! »
       Tant pis pour nous surtout !
       Mais comme chaque chose a sa raison et que la fantaisie d’un individu tel que moi me paraît tout aussi légitime que l’appétit d’un million d’hommes, il faut, abstraction faite des choses et indépendamment de l’humanité qui me renie, vivre pour ma tour d’ivoire, selon l’expression de Sainte-Beuve sur Vigny dans Les Consolations, et là, comme une danseuse Indoue dans ses parfums, rester seul dans mes rêves.
       La femme me regarda longuement, pendant cet échange de propos puis, une main sur mon genou, elle déclara :
       –– J’ai parfois de grands ennuis, de grands vides, des doutes qui me ricanent à la figure au milieu de mes satisfactions les plus naïves ; et bien ! je n’échangerais tout cela pour rien, parce qu’il me semble en ma conscience que j’accomplis mon devoir, que je fais le bien, que je suis dans le juste.
       Nous quittâmes le boudoir d’un pas tranquille, nous dirigeâmes vers la croisée d’une fenêtre donnant sur un petit balcon, attendîmes un moment, respirant profondément, quand la femme dit simplement :
       –– La nuit est belle…
       –– La nuit est femme, dis-je.
       Nous n’échangeâmes point nos identités, de sorte que je ne la revis jamais.
Liège, Belgique, janvier 2014,