mercredi 14 décembre 2016

Une simple lettre

« Cette lettre, pourquoi ne la lis-tu pas ? Tu ne l’as même pas ouverte. Je suis sûr que c’est l’écriture de tante Clara ! »
Ne vous est-il pas arrivé de recevoir une de ces lettres qui, à la simple vue de l’enveloppe, vous arrachent un soupire et que vous mettez dans votre poche sans la lire ? Vous savez d’avance ce qu’elle sera : morne et plate, la première page habituellement remplie d'excuses pour le retard apporté à vous écrire. « Nous avons un temps magnifique. Nous voudrions bien vous voir ici. » C’est le type classique de la lettre vide, bébête. Rien que des généralités, nulle précision. Il y a des gens qui pourraient faire le tour du monde sans rien trouver d’autre à dire que : « C’était merveilleux ! »
Il en est pourtant qui savent écrire de la manière la plus intéressante sur des choses les plus simples.
Témoin ce passage d’une lettre d’une connaissance anglaise.
« Ici, les rues vous ont un air d’excessive respectabilité. On dirait des jeunes filles bien élevées. Les marteaux de porte ont quelque chose de sérieux, de solide, ils respirent…, comment dire ? une extraordinaire quiétude. De ma vie, je n’ai vu une aussi paisible collection de têtes de lions et de béliers. »
Beaucoup d’hommes, jadis, étaient unanimes à déclarer que ce qu’ils souhaitaient le plus trouver dans les lettres de leur famille, c’étaient les petits détails de la vie quotidienne : Comment le chat avait-il donc fait pour renverser le pot de lait sur le carreau de la cuisine ? Comment la jeune soeur avait-elle renoncé au tabac ? Pourquoi telle fille courait-elle toujours effrontément après tel garçon ? Des instantanés, voilà ce que les gens demandent dans ces missives intimes et familières –– aujourd’hui dans les courriers d’Internet !
Certes, s’asseoir à sa table et pondre tout d’une traite, à froid, une lettre pleine d’esprits est un exercice difficile. Mais vous pouvez nourrir et vivifier votre correspondance si, au cours de la journée, vous avez noté au vol les événements courants et les pensées qu’ils vous inspiraient. Au moment d’écrire, vous n’aurez plus qu’à jeter un coup d’oeil sur votre carnet de notes.

Dimanche –– Martine est venue. Chapeau rouge. Arthur lui demanda si elle l’avait fait de ses doigts. Les hommes manquent de tact. Martine a répondu qu’elle avait acheté son chapeau aux Galeries Saint-Lambert, pendant les soldes. Les femmes sont des menteuses a murmuré Arthur. Le petit Robert a déclaré qu’il était rigolo (le chapeau). Les enfants sont d’une sincérité choquante.
Lundi –– Aucune visite. J’écris une Nouvelle.
Mardi ––Arthur a invité son patron et moi-même à déjeuner. Naturellement tout était raté. Le gâteau était brûlé. Arthur a réussi à sauver la situation. De temps en temps, Arthur est un petit malin. Le patron était enchanté. Arthur s’attend à recevoir de l’avancement d’un jour à l’autre. 

Quelques notes de ce genre chaque jour, ou à peu près, et voilà de quoi donner de la vie à vos lettres, voire vos courriers, à moins que votre mauvaise destinée ne vous ait condamné comme moi à l’intolérable occupation d’écrire des histoires ! Ainsi, vous atteindrez à l’idéal lorsqu’on dit qu’une lettre doit avoir du « mordant ».
Vous pouvez aussi prendre quelques minutes tous les soirs pour coucher sur le papier –– ou sur Word, que je ne possède plus –– ce que vous avez fait ou pensé dans la journée, ne serait-ce qu’en quelques lignes. Une lettre qui développera ce que vous aurez noté pendant que vous étiez encore sous l’impression première gardera le parfum de votre émotion.
Rappelez-vous cependant que des futilités et des potins ne peuvent suffire à rendre une lettre intéressante. Pour être savoureux, un événement demande à être accommodé à une sauce personnelle. Je lisais à ce sujet, il y a peu, comment lady Mary Montagu, une des Anglaises les plus spirituelles du XVIIIème siècle, savait donner une touche personnelle à ce qu’elle racontait : « Bridget Noel, écrit-elle un jour à sa soeur, va devenir lady Willington… »
Ce n’est encore qu’une nouvelle terre à terre, mais elle ajoute : « … pour le plus grand encouragement et la consolation de toutes les coquettes de la ville. »
Cela, c’est un jugement de son propre cru.
« Et elles se hâtent de se rendre aussi scandaleuses que possible afin d’établir rapidement leur fortune. »
Voilà un trait de sa personnalité, sarcastique, cruel peut-être, mais d’une vigueur étincelante.
Exprimer votre véritable personnalité dans vos lettres, dans vos écrits n’est pas aussi difficile que vous ne le croyez. Chacun de nous possède dans le tréfonds de son subconscient plus de pensées intéressantes ou de fantaisie qu’il n’en extériorise, aussi bien dans sa conversation que dans sa correspondance. Nous avons le tort de croire qu’il nous faut écrire sur ce que l’on considère comme des sujets importants et rejeter nos lubies et nos idées fugitives. Laissez-vous aller, au contraire. Peut-être vous trouverez-vous un peu sot pour commencer. Mais continuez, et bientôt d’étranges petites portes s’ouvriront au fond de votre esprit et vous serez tout étonné de découvrir en vous quelqu’un de si remarquable. Notez les idées qui vous traversent la cervelle pendant que vous êtes en train de vous raser ou de vous faire couper les cheveux. Durant ces moments d’abandon, l’esprit s’ébat dans sa fantaisie et vous aiguillonne de mille suggestions amusantes.
Maintenant, si vous désirez plaire à ceux qui liront vos lettres, voire vos récits, il y a un certain nombre de fautes à ne pas commettre. Je les appelle les Périls de la correspondance.
Ne parlez pas du temps qu’il fait. Il est possible que je m’intéresse modérément à la température de l’endroit où je suis, mais  que m’importe la température de l’endroit où vous êtes ?
N’employez pas de machine à écrire au ruban usé et, si par malheur vous rédigez par ordinateur interposé, n’empotez pas des polices de caractères fantaisistes. 
Ne soulignez pas vos mots, sauf en cas d’absolue nécessité. Des mots soulignés dans une lettre sont comme une gesticulation trop violente dans la conversation.
Même si je vous semble rétrograde, n’employez pas de mots d’argot, ne les mettez pas entre guillemets.
Vous vous dites peut-être que vous n’avez pas le temps d’écrire des lettres. Mais, en général, cela ne vient-il pas du fait que vous vous croyez obligé d’écrire de longues missives bourrées de nouvelles et que c’est un trop grand effort ? Eh bien ! essayez donc d’en écrire de courtes.
J’ai un ami qui a coutume de jeter sur le papier un bref billet pendant qu’il attend que sa femme ait fini de s’habiller pour sortir avec lui –– aujourd’hui, il le fait sur Word ! De courtes lettres peuvent être très drôles si elles pétillent d’idées comme le sel dans la poêle –– des idées sans importance peut-être, mais pleines de vie.
J’en connais un autre qui, chaque fois qu’il trouve une bonne histoire dans les journaux –– par exemple une histoire de chien –– la découpe et l’envoie, avec quelques lignes, à un amateur de chiens de sa connaissance.Un autre adressera une coupure sur la dernière toquade, voire un dessin. Il garde un oeil ouvert sur tous les sujets qui peuvent intéresser ses amis et les envoie toujours accompagnés d’un petit mot cordial. Cela ne lui coûte que quelques minutes chaque fois et ses billets sont toujours reçus avec plaisir.
Si elles sont fréquentes, de courtes lettres peuvent suffire à maintenir une amitié vivante et rayonnante.
Ne vous prêtez-vous pas au même exercice lorsque vous envoyez un message par l’intermédiaire de Facebook ?


                                                          
                                                        Liège (Belgique) décembre 2016