Lettre d'une femme à la mère de son mari

Madame,

Si je vous écris, aujourd’hui, c’est pour vous expliquer des faits qui ne se peuvent être contés par téléphone. En effet, si je crus, à une époque, réconfortant de rencontrer votre fils, je m’aperçois que ce n’est pas un homme assurant les joies et les douleurs qu’un couple digne de ce nom peut rencontrer.
       Votre fils est blasé.
       Cet homme –– si l’on peut dire –– est resté grâce à vous tel un enfant, le regard vide, comme devant des montagnes de bonbons et de jouets. Votre fils est indifférent à tout ce qui n’est pas lui, étranger à sa famille et se trouve dans un flux de sensations collectives, tel le billard, sa seule raison de vivre. À l’encontre de sa pauvre vie, je me suis dérangée et j’ai toujours participé à tout ce que les autres vivaient d’heureux ou de malheureux.
       Je fus piétinée par votre famille, saignant et pantelant des coups du sort des autres ; mon visage fut toujours l’image de mon âme et de ma vie : jamais en repos, jamais rassuré dans la certitude ou la satisfaction, je semble en proie à une stupeur perpétuelle devant la profondeur de la douleur humaine, devant la hauteur de sa joie, devant l’écart séparant ces extrêmes.
       Avant de vivre tristement, comme il le fait à présent, avec d’autres femmes, et de me battre dans la rue devant notre fils, les cheveux de votre fils semblèrent toujours soulevés d’un vent d’indignation, comme s’il sortait d’une émeute, où il eut rencontré quelque injustice.
       Et, s’il est bien vrai que votre fils eut toujours un air de suffisance ou de sortir d’une bagarre, sauf contre la prostitution, sachez qu’il a soif du sang des faibles et ne peut mal de s’attaquer à plus fort que lui –– on reconnaît en lui lâcheté, égoïsme et indifférence pour autrui.
       De tout l’élan de mon âme, je me suis ruée pour redresser ses torts, au début, mais trop c’est trop ! Sans doute croyez-vous que votre fils vit toujours à mes côtés et aux côtés de ses enfants ? Rien n’est plus faux, car cela fait plus d’un mois qu’il nous a quittés.
       Ce serpent m’a toujours trompée, vivant tel un romanichel dans un meublé, allongé sur une femme de mauvaise vie, une bouteille de vin à la main. Votre fils ne peut se féliciter d’exercer le moindre métier avouable depuis notre mariage ; il ne fit jamais que du porte-à-porte, non déclaré.
       Pour toute ma famille, ce fut le temps des épreuves, mais surtout pour nous. Je connus l’apprentissage le plus cruel de la douleur, comme mes enfants auxquels je devais donner à manger.
       Quant au fruit de votre ventre, l’ennui et le vide furent les marques d’une intelligence qui lui manque et, pour masquer son néant, il y a joint la tromperie, la prostitution, le tout enveloppé dans des abstractions qui donnèrent au rien qu’il est un semblant d’existence.
       Pour être franche, vous-même m’avez manifesté un étrange mépris, lequel je ne vous retournai point. En conclusion, je ne connus que huissiers, dettes, coupures de courant et de téléphone : monsieur ne voulait pas payer !
       Je n’ai aucun revenu, pas d’argent pour nourrir mes enfants. Ma famille m’aide comme elle le peut, mais à l’impossible nul n’est tenu ! Aussi, j’ai décidé de me séparer de cet ignoble individu, votre fils, qui a abandonné ses enfants, frappé sa femme dans la rue sous leurs yeux !
       Quant au téléphone il sera coupé, je n’ai pas les moyens de payer la facture : ce ne sera pas la première fois ! J’ai fait constater par mon médecin les coups qui me furent donnés par votre fils et je suis allé porter plainte à la Préfecture de Police une nouvelle fois contre cet individu.
       Votre fils est un fou et un très grand malade. Aussi, dans ces conditions, Madame, vous comprendrez que, pour le bien de mes enfants et pour le mien, je ne puis rester en compagnie de cette espèce-là !


       Bien à vous,

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