Articles

Le cœur sur la main

Quand je l'ai connu, Jacques X... n'était certes pas l'un des hommes les plus riches de la ville, mais sa situation matérielle était fort enviable. Il était propriétaire d'un magasin de nouveautés à succursales. Les succursales étaient au nombre d'une douzaine, dans la ville et la proche banlieue. Il avait commencé sa vie dans le même genre de commerce où il devait faire fortune. Fils de parents pauvres, il avait été tout jeune vendeur aux étalages dans un des petits magasins de nouveautés de la périphérie. En ces années-là, un jeune vendeur aux étalages passait dix heures par jour sur le trottoir, hiver comme été, exposé à tous les vents, n'ayant d'autre ressource contre le froid que de battre le sol de ses semelles souvent trouées. Donc, un jour d'hiver, Jacques X..., âgé de quinze ans, piétinait, tournoyait et grelottait à son étalage. Ses parents n'avaient pas les moyens de lui acheter un pardessus, aussi n'avait-il pour se couvrir ...

Fin de journée

Il voyait, par la fenêtre aux doubles vitrages de son appartement, la foule des employés et des ouvriers prendre les autobus d’assaut. C’était la ruée de dix-huit heures, parfois la flânerie de l’apéritif au Régina ou au Pauvre Job. Il imaginait la Meuse enveloppée de buée, des remorqueurs qui passaient avec leurs feux verts et rouges, traînant des péniches. Le dernier autobus, il le savait, s’arrêterait devant chez lui après minuit. Il n’avait jamais su pourquoi, il l’attendait en fumant sa pipe, comme tous les soirs, une liqueur à la main. Sans doute pour bien se prouver qu’il vivait et qu’il n’était pas un robot. Les cinémas, Palace et Churchill, devaient avoir fermé leurs portes. Le Forum, cette salle de spectacles épatants, finirait à son tour sa représentation dans quelques minutes. À l’autre bout de la ville, l’Opéra Royal de Wallonie était le seul à fermer ses grilles aux environs de minuit, étant donné la longueur des Opéras. Depuis dix-huit heures, les rues étaient ...

Des amours de jeunesse

          Antoine Flamant était né dans un château, ce qui ne voulait pas dire qu’il fût châtelain. Quelques temps après, il fit partie de la petite bourgeoisie, dans un faubourg de la ville. Sa famille était une de ces familles qui vit loin de tout et, surtout, de tout le monde. On ne parlait pas politique dans leur maison, puisque les changements de gouvernement ressemblaient peu à des faits historiques. On se souvenait de tel ministre parce qu’il avait tout simplement fait des conneries, on parlait peu des événements actuels, sauf peut-être des prochaines élections américaines alors que personne  n’y connaissait quelque chose. La famille causait des mœurs et des modes successives. Le mot de famille ne voulait pour ainsi pas dire grand-chose, on eût plutôt dû employer le mot de clan, avec les oncles et les tantes, les bons et les mauvais, les emmerdeurs et les autres. En vérité, c’était ça. D’ailleurs, on s’apercevait souvent, d...